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- Pierre Lohner expose dans le hall du Midi Libre jusqu’au 22 novembre
A l’écoute de l’oeil, chronique de Jean Gelbseiden
nov. 2003
vendredi 7 novembre 2003, par
Les dessins de Pierre Lohner, à voir de toute urgence du 4 au 22 novembre, au mas de Grille, dans le hall du Midi Libre à Saint Jean de Védas.
Épitaphe de plomb ou de pierre noire, qui n’en finit pas de se déployer sur fond de guerre, de massacre ou de violations des droits, à la fois regard de victime, de témoin et d’accusateur, le crayon de Pierre Lohner se substitue à la parole pour dire ce que les mots sont devenus incapables d’exprimer devant l’horreur, l’effroi et la souffrance.
De la bouche immensément ouverte, et surgi du plus profond de notre nuit jaillit alors l’insoutenable cri de déchirure, Stabat Mater ternel, o les viols, les meurtres, la torture, la destruction et la dérliction qui s’ensuit nous assènent le coup qui nous rend mortels, victimes d’un Mal humanis et bourreaux par notre indiffrence. O le seul rempart contre cette ignominie est désormais le pan du vêtement qu’interpose, dérisoirement, l’amour maternel pour protéger ce que l’humanité conserve malgré tout d’espoir dans la naissance et la survie d’un enfant.
Dans le geste qui tente de trier de la croix d’acier les restes d’un fils cartel, dans les yeux définitivement étonnés de cet enfant mort sous les bombardements, dans le dernier regard lancé sous l’expulsion et l’exil et dans les larmes qui le noient se joue la force du témoignage. Ainsi en est-il du dessin qui contrairement à notre mémoire individuelle subsiste pour les autres et produit ses effets. Comme il en est de ce trait qui, point à point recrée pour nous et à chaque fois que notre regard s’y pose, la Passion de notre frère sous la mécanique tueuse que nous avons inventée contre lui, et de fait contre nous-mêmes.
Merci donc à cet artiste qui ravive en nous, de station en station, cette blessure effroyablement salutaire ; grâce à lui nous ne pouvons plus nous contenter ici d’être des témoins, apeurés, contrits ou faussement choqués ; il importe, d’urgence, que la plaie ancestrale qui ne se manifeste plus que comme indolore cicatrice se réveille en nous, nous fasse mal à nouveau pour nous faire prendre conscience de la blessure que notre humanité inflige à notre alter ego.
Pour qu’effectivement nous puissions considrer que c’est nous-mêmes que nous torturons, violons et tuons dans l’autre. Alors peut-tre arriverons nous enfin à entendre cette sublime parole : Aime ton prochain comme toi-même.
Car il s’agit bien de cela : quel être humain serait assez fou pour faire endurer à l’autre ce qu’il sait ne pouvoir endurer lui-même ?
Ou plutôt : sont-ils encore humains, ceux qui par leur lâcheté, leur vénalité, leur arrogance et leur puissance ? toute momentanée ? replongent dans la fange et le cloaque le peu de dignité qui nous reste de notre humanité ? Comme si, du plus profond de la mémoire, en lames acérées, resurgissait la vieille maldiction qui fait de l’homme le plus talentueux des tortionnaires au service de son plus effroyable maître.
Ce qui rend le dessin de PIERRE LOHNER pathétique, c’est qu’il amène à l’exécution de la menace : Le fusil, dirigé vers l’homme, la femme ou l’enfant, ne peut pas ne pas tuer : la balle est la fois dans le canon de l’arme, dans les airs, dans le coeur de l’enfant et dans celui, bris, de sa mère. Dans un univers aussi infernal que celui de Jérôme Bosch, des hommes devenus machines, dont les muscles sont de métal et le cerveau de jonctions électroniques, ne peuvent pas ne pas avoir déjà détruit, saccagé, blasphèmé, profané : ils sont en route et déjà arrivés ; leurs méfaits, inéluctables, nous sont déjà connus dans le mouvement qu’ils esquissent et suggèrent. Les emblèmes, les drapeaux nous sont tous familiers, horriblement familiers, par leur banalité représentative : ce sont ceux de tous les légionnaires, les tortionnaires, les maîtres de ce monde, les maîtres avec leurs prètres, leurs traîtres et leurs reïtres. Les troupes de Satan déguisées en soldats gardiens de l’ordre, en thuriféraires de l’état nauséabond, sèment l’horreur au quotidien se donnant comme seul prétexte à leur existence la destruction de l’autre, tant ils ont peur de la vérité toute simple, celle qui pourrait faire prévaloir un jour l’amour sur leur inconsistance de valets au service de la prévarication et du modèle maintes fois reproduit où l’animalité la plus élémentaire, dans sa puissance aveugle et stupide va s’encorner une fois de plus dans le mur de la honte qu’elle érige elle même pour se donner un but, une raison d’être, sans se rendre compte que ce qu’elle essaye de mettre à l’abri est aussi ce qui l’exclut.
C’est pourquoi le moment du hurlement de douleur et de mort n’en finit pas de tarder et pourtant il est là, de toute éternité, dans la bouche d’Abel, sous son meurtrier de frère et nous place dans une parenthèse de souffrance indicible, dans l’attente insoutenable qu’il s’échappe et nous libère pour que la vie reprenne enfin et que nous puissions soigner la plaie. Mais tant que le cri ne surgit pas, alors la vie est en suspens. Voilà l’origine du titre de cette oeuvre, DES TRAITS POUR LE DIRE. Tant que se trace sur le papier le témoignage, alors la parole n’a pas sa place ; et d’une certaine manière c’est tant mieux ; le silence est quelquefois la seule réponse possible à l’abjection.
Jean GELBSEIDEN
Témoin des conflits qui enflamment aujourd’hui le monde, Pierre Lohner trace la voie d’une révolte permanente contre les oppressions et montre à travers 40 dessins sa détermination à les combattre par une expression et une force motionnelle peu communes. À voir de toute urgence du 4 au 22 novembre, au Mas de Grille, dans le hall du Midi Libre à Saint Jean de Védas.
P.-S.
Site offciel de Pierre Lohner : http://lohner.org/
Animateur(s) :
Jean GELBSEIDEN











