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NAGUILA, "chants mystiques séfarades en languedoc"

rencontre avec Pierre-Luc Ben Soussan et André Taïeb


dimanche 26 mars 2000, par Pascal Jaussaud

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Ensemble Naguila

De gauche à droite : Pierre-Luc Ben Soussan, André Taïeb, Kamal Berrada et Mohamed Zeftari

Après le collectage des chants religieux de la communauté juive de Montpellier réalisé par Pierre-Luc Ben Soussan, ce dernier a créé un ensemble musical, Naguila, afin de jouer sur scène l’héritage de ce riche patrimoine. Deux ans après les premiers concerts, le groupe Naguila sort un disque, "Chants mystiques séfarades", sur le label L’Empreinte Digitale. Une expérience riche d’enseignements.

Pascal Jaussaud : Pierre-Luc Ben Soussan, tu es le porteur du projet de collectage sur les chants de la communaut juive de Montpellier. Peux-tu nous rappeler la gense de cette opration ?

Pierre-Luc Ben Soussan : Ce collectage est une commande de la Drac-LR et du Centre Languedoc-Roussillon des Musiques et Danses Traditionnelles l’association Mosaque Musiques. J’ai rencontr les chantres (hazans) que j’ai cout aux diffrents offices, et nous avons enregistr ce qui nous paraissait le plus reprsentatif de ce qui se faisait Montpellier. Les chants que nous avons enregistr sont de l’est algrien pour la plupart. Le contenu de ces enregistrements doit tre dit pour conserver cette mmoire "chantante" qui risque malheureusement de disparaitre.

P. J. : C’est peu banal d’effectuer ce genre de collectage, enregistrer des chanteurs algriens ou marocains, en Europe, en Languedoc ?

P.-L. : Il faut rappeler que Montpellier a toujours accueilli les juifs. D’ailleurs il existe un patrimoine architectural datant du XII sicle qui tmoigne d’une prsence juive importante.

P. J. : Rapidement, l’ide d’exploiter le fruit de ce collectage s’est impos.

P.-L. : L’essentiel de notre travail a t d’tudi les possibilits d’inclure des parties instrumentales ce rpertoire, puisque les chants taient exclusivement interprts a cappella. Au dpart il y a l’exprience du chanteur Andr Taib, qui tait dj musicien quand il tait Constantine, et qui amne tout cet art de l’improvisation. Andr Taeb : Il ne faut pas oublier les musiciens magnifiques que sont Kamel Berrada, qui est d’origine marocaine et joue le oud qu’il a tudi Fs, Mohammed Zeftari, galement d’origine marocaine et qui est aussi violoniste classique occidental, enfin Pierre-Luc Ben Soussan qui se prsentera tout l’heure lui-mme. Pour ma part, je suis constantinois, originaire de Qachara, "le font de la rue", un des bas quartiers de la ville. J’ai toujours entendu ma mre chanter. Elle a t la premire me transmettre, sa manire, notre mmoire. Plus tard, j’ai connu le fameux musicien Raymond, ainsi que Fergani, Mohammed El Kord, etc. Je ne manquais pas une occasion d’aller les couter.

P. J. : Collectage, rencontres de musiciens, rptitions, concerts... Le disque de Naguila vient de sortir, enfin !

P.-L. : Pierre-Luc Ben Soussan : D’une certaine manire, oui, car on en parlait beaucoup. Mais, tu sais, pour faire un disque il faut prendre le temps. On n’a plus l’habitude de a, de se poser, de rpter. Nous avons la chance de tous habiter Montpellier, et pour travailler c’est trs pratique, on peut prendre le temps. Mais enregistrer est une chose, trouver un diteur et un bon distributeur en est une autre. Nous avons eu la chance de trouver le label L’Empreinte Digitale, Catherine Peillon a fait un travail remarquable au niveau de la production. Je tiens remercier ce qui nous ont soutenus, c’est dire la Drac, la Mairie de Montpellier, le Centre Languedoc-Roussillon des Musiques et Danses Traditionnelles.

P. J. : Par contre, vous regrettez de ne pas vous produire davantage Montpellier...

P.-L. : C’est toujours le mme problme. Il y a un vritable manque de lieux, et la politique culturelle autour des musiques du pourtour mditerranen - et autour des musiques traditionnelles, en gnral - n’est pas la hauteur des ambitions annonces. On nous parle des racines mditerranennes de Montpellier !... Il y a bien sr plusieurs manifestations lies la Mditerrane, la ville veut galement se rapprocher de la mer ! On a dj jou aux rencontres mditerranennes, au Printemps des Comdiens, par exemple. Mais l’aspect musiques mditerranennes est tout de mme nglig durant toute l’anne. Du chemin a t parcouru quand mme. Actuellement, il manque cette dimension musicale qui serait vritablement l’empreinte (clin d’il notre maison de disques !) de cette ville. Ne comparons pas avec des villes comme Marseille, mais Montpellier est un carrefour trs intressant. D’ailleurs l’ensemble Naguila reflte bien cela : des musiciens d’origines marocaines, le chantre de la synagogue de Montpellier, un percussionniste de jazz qui fait de la musique traditionnelle...

P. J. : Le musicien de jazz c’est toi. Ton parcours est assez original, non ?

P.-L. : J’ai commenc par le jazz classique, le be-bop en tant que batteur. Puis, peu peu, je me suis cart de ce courant pour m’orienter davantage vers les musiques improvises ; Plus tard, j’ai ressenti le besoin de revenir mes racines. J’avais ces musiques traditionnelles dans l’oreille depuis l’enfance. J’ai alors rencontr Marc Loopuyt, qui m’a initi aux musiques arabo-andalouses, puis ensuite Adel Shams El-Din pour les percussions. J’ai particip l’Ensemble Asswate de Fethi Tabet. Les dernires rencontres importantes sont celles avec Andr Taeb, Mohammed Zeftari et Kamel Berrada.

P. J. : Andr Taeb, comment s’est effectu cet change avec Pierre-Luc Ben Soussan ?

Andr Taeb : Chantre la synagogue, c’est en interprtant mon rpertoire habituel, avec des airs orientaux, que Pierre-Luc s’est montr intress. Il m’a parl de son dsir de crer un ensemble vocal et instrumental et j’ai immdiatement t favorable. Il n’y avait pas de contraintes, juste la volont de communiquer ce patrimoine aux autres.

P. J. : Vous avez tous les quatre des origines et des pratiques musicales diffrentes. Cela a sans doute caus des gnes au dbut ?

P.-L. : Quelque part, c’est un petit miracle. C’est vrai que c’est galement une aventure humaine. Et puis, nous nous sommes rencontrs grce la musique traditionnelle. Quand on connat les soucis des musiciens traditionnels, qui ne veulent jamais trop "retoucher" ce qui leur semble tre leur domaine, je suis trs content des rsultats du travail de Naguila. Andr Taeb : Quand on est entour de trs bons musiciens, les difficults s’effacent. Jouer de la musique marocaine, puis s’adapter au malouf constantinois, n’est pas une tche aise. Il faut intgrer de nouvelles subtilits modales, c’est du travail. Les musiciens se sont trs vite adapts.

P. J. : Votre concert peut sembler trs intimiste. Comment le prsentez-vous sur scne ?

P.-L. : Je pense que cette musique est assez forte pour changer l’ide habituelle d’associer rpertoire intimiste salle intimiste. Pour preuve, nous avons jou au Printemps des Comdiens, en extrieur, devant un trs large public. Au Festival des Musiques Sacres Perpignan, il y avait 500 personnes. Bien sr notre musique n’est pas "festive", mais elle n’est pas triste non plus. Et puis c’est une musique axe plus sur l’motion que sur la virtuosit. Sur scne nous jouons de plus en plus avec l’improvisation, ce qui entrane davantage de rythme avec le public. Plus nous jouons, plus nous sommes librs et pouvons transmettre notre plaisir. Nous travaillons dans cette direction pour amliorer cet aspect du concert.

P. J. : Andr Taeb, comment est peru votre double fonction prsent de hazan et chanteur dans un groupe professionnel ?

A. T. : Le public nous demande toujours de nous expliquer sur ce rpertoire religieux que l’on interprte sur scne. Ce sont des chants, des louanges qui s’adressent Dieu, et comme les juifs, les chrtiens et les musulmans n’ont qu’un seul Dieu, il n’y a pas d’ambigut chanter ces textes. D’ailleurs, il s’agit surtout de gens extrieurs la communaut qui expriment leur motion l’coute de notre formation. Mais c’est normal, la dcouverte est entire, ce sont eux les plus surpris.

Confessions exprimes auprs de Pascal Jaussaud


 
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