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Les émeutes vues du Cambodge

lundi 21 novembre, 09h10, 12h40, 17h40


dimanche 20 novembre 2005, par Christophe Roux

La nuit touffante et poisseuse est tombe sur Phnom Penh. Il est 19h, je dguste avidement une Tiger beer’ presque frache en attendant les autres, et je regarde distraitement la tlvision du trs kitch htel Goldiana, une espce de gros gteau d’anniversaire dirig par des chinois plant au milieu de la capitale cambodgienne.

Il me faudra du temps pour comprendre que les scnes d’affrontements, de voitures et de btiments en feu se sont droules en France et dans plusieurs villes du pays la nuit dernire, et je note en lisant le bandeau droulant en anglais que la tension continue et qu’un couvre feu va tre instaur pour contenir la rvolte des banlieues.

Interrogations, scepticisme, et puis les tls amricaines en font toujours des tonnes... Retour dans le grand maelstrm de la circulation et de la frnsie nocturne du peuple khmer.

Sur la route nationale qui va de la capitale vers le Sud et le village de Kep au bord de la mer o nous attendent des orphelins que certains d’entre nous parrainent, je discute avec Sareth, notre chauffeur local. Une petite soixantaine, qui parle un franais tout fait convenable. Nous avons le temps de beaucoup parler puisqu’il nous faudra 6h aller et autant pour rentrer le soir pour parcourir les 2 fois 300 kilomtres de cette route dfonce par la saison des pluies, jonche de trous qualifis ici de nids d’lphants. Sareth a vu les informations sur TV5 en franais hier soir tard, et lu les journaux locaux ; il me donne les nouvelles des meutes en France et m’annonce qu’elles se poursuivent. Il n’est jamais all en France et doit son franais l’cole primaire du temps o le Cambodge tait sous protectorat de la France. Il en garde un bon souvenir de cette cole de la rpublique et se souvient parfaitement de ses rcitations et de ses comptines au charme si franais : petit tambour palapapam-pam, sur le pont d’Avignon ... et ok, promis, je lui envoie un cd de Johnny et de Polnareff !

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Il s’en souviens d’autant plus que ce sont ses dernires annes de bonheur, puisque le pays va sombrer dans la pire priode de son histoire : la folie destructrice et meurtrire orchestre par cet ancien tudiant Paris : le sanguinaire Pol Pot qui gnocidera plus d’un quart de la population (entre 1975 et 1981) soit plus de 2 millions de personnes, videra la capitale de ses habitants en 48 heures, dportera et dplacera toute la population pour isoler chacun dans une rgion qui n’est pas la sienne. Le muse du gnocide situ dans la capitale, dans l’ancien lyce franais, est une visite difficile mais incontournable si on veut comprendre le traumatisme que vivent encore les habitants.

Sareth en parle calmement, il raconte l’ambiance o chacun tait dans l’obligation de dnoncer un voisin ou quelqu’un pour survivre... Il a perdu comme la plupart de ses contemporains une partie de sa famille, ses parents pour commencer, et se retrouve orphelin l’adolescence, oblig d’exercer mille mtiers pour survivre et faire vivre ses frres et surs rescaps. Il aurait pu tre mdecin, mais se contente aujourd’hui d’tre chauffeur pour les touristes franais, bien heureux d’avoir un travail rgulier o les pourboires sont un bon complment de revenu. Le salaire d’un fonctionnaire de police, d’un professeur, se situe vers les 35 Dollars US et le litre de gazole cote quand mme 1 Dollar, d’o de nombreux rackets et une corruption galopante.

Il n’aime pas l’ancien roi Sihanouk qui a jou sur tous les tableaux : franais, amricains, chinois et dont le rle pendant le gnocide des khmers rouges est ambigu. Il aime bien parler le franais et me dit qu’il a un frre qui a russit partir en France avant la folie meurtrire, qu’il aimerait bien aller le voir Vitry sur Seine. Je conviens avec lui que a n’est peut-tre pas le bon moment ! Il n’est pas en colre que les franais de l’poque aient lch son pays, plutt triste. Et pourtant j’ai un peu honte de ce pass de colonisateur, de cette mtropole mythique et inaccessible qui profite des ressources naturelles, duque ses bons sauvages et s’enfuie en vitesse, sans rien laisser, ds que les tensions apparaissent.

En tout cas, le calme de ce chauffeur m’impressionne, il parle sans rancur et sans haine, avec un dtachement hors du commun comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre lorsqu’il voque sa propre vie. Je sens son motion tout en retenue quand on arrive l’orphelinat et que les enfants nous font un accueil emprunt de malice et de curiosit bien naturelle. Ils sont beaux, ces enfants, avec leurs tenues d’coliers : chemise blanche immacule et pantalon ou jupe bleu marine. Ils sourient et viennent nous voir sans crainte, en rigolant franchement devant mon fauteuil roulant, tous voulant me pousser.

Sareth m’explique qu’il y a trop peu d’coles pour le nombre d’coliers dans tout le Cambodge, c’est pourquoi une partie va tudier le matin et l’autre l’aprs midi. C’est pourquoi on voit tant d’enfants en permanence au bord des routes : un chass-crois permanent rigolard, o les plus grands convoient les plus petits sur d’improbables bicyclettes aux dimensions mal appropries leurs petites giboles.

Notre chauffeur me raconte pourquoi les enfants ou les gens en gnral me dvisagent : d’abord les khmers sont curieux et n’hsiteront pas se planter 10 centimtres de quelqu’un pour l’observer et faire des commentaires, c’est comme a. D’autre part je fais office d’extra terrestre sur mon fauteuil roulant, en effet il n’y a pas beaucoup de blesss mdullaires qui survivent, de handicaps en gnral. Les conditions sanitaires sont effroyables : tous n’ont pas accs l’eau potable, pas de tratement et d’vacuation des eaux uses, paludisme et dingue hmorragique font des ravages, la mortalit infantile est importante, l’esprance de vie se situe vers la cinquantaine. On voit beaucoup de mutils par les mines antipersonnel que les khmers ont semes exprs dans les campagnes, des bras ou des jambes en moins, des figures brles par l’explosion sont lgions. Les rares personnes handicapes qui survivent se dplacent peu ou alors sur des espces de chariots plats ou fauteuils plus que rudimentaires... Tous les clops de Phnom Penh viennent me voir pour me demander quelques Riels pour subsister (4000 Riels = 1 US $) ; c’est dur encaisser cette misre.

Je me sens inutile et prtentieux avec mon fauteuil de riche... mais ma mauvaise conscience ne pourra rien y changer. Sareth me le fait comprendre en distribuant des petits billets droite gauche, on est toujours plus riche que quelqu’un mais ce n’est pas une raison pour l’ignorer, au contraire. Si l’offrande ne fait pas partie de votre religion, elle est coutumire et naturelle dans le pays.

Par contre il ne comprend pas pourquoi, chez nous, les jeunes des banlieues brlent les coles ou les crches. Choc des cultures. J’essaie de lui faire comprendre que beaucoup se sentent exclus, que tous ne sont pas riches chez nous, que le racisme existe bien, que la socit franaise est raciste parce que le monde du travail l’est, idem pour le logement... Il ne comprend pas, nous sommes un pays riche. Les siens ne se rebellent pas : ils perdraient la face. Ils trouvent toujours un compromis, sinon la vie est en danger. Rien n’est pire pour eux que de perdre la face. Et puis une cole, c’est sacr.

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Rentr depuis peu de temps du Cambodge et du Laos, aprs avoir lu, vu, digr toutes les informations sur cette rvolte, je me souviens de la sagesse de Sareth le chauffeur, et ne peux m’empcher d’en vouloir ceux qui ont fait perdre la face nos jeunes des cits : ceux qui gesticulent et qui profitent du malaise, les politiques ou extrmistes de tous ordres, ceux qui coupent les crdits aux associations tissant du lien social, aux maires qui refusent de construire des logements sociaux, nous tous, gostes et peureux des autres.

Quel est l’avenir d’une socit qui a peur de sa jeunesse ? Elle qui est synonyme d’espoir dans les pays pauvres.

Pour aider srieusement de manire locale et cible les enfants au Vietnam, Thalande, Philippines, Cambodge, Laos, renseignements sur les sites web :

- http://www.enfantsdumekong.com/
- http://www.enfantsdasie.com/ (association aspeca)
- http://sante.france.laos.free.fr/

Christophe Roux


 
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