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- Les Néolithos de Morphée
vendredi 17 mars 2000, par ,
Morphée n’endort personne, et donne forme autant à ses idées qu’à sa peinture. Une peinture de l’onirisme, des idées qui ne mâchent pas leurs maux.
Entretien avec Jean-François Rigaudin...
J.-F. R. : Vous exposez l’Espace Expression Libre de Divergence jusqu’au 18 avril. Le titre de votre expo, c’est un peu un clin d’oeil : "Morphe en concert", il s’agit d’une dizaine de toiles, de peintures. Il y a une question qui me brle la langue, on a d vous la poser souvent, pourquoi "Morphe", comme nom d’artiste ?
Morphe : C’est vrai que c’est le voile de la nuit, et contrairement ce que croient un grand nombre de personnes, ce n’est pas le dieu du sommeil. C’est le fils du dieu du sommeil. Le dieu du sommeil, c’est Hypnos. Morphe est celui qui donne la forme, d’ailleurs, on retrouve cette racine dans morphologie, anamorphose, morphine, etc... Et comme ma peinture a trait au rve, l’onirisme, j’ai choisi ce pseudonyme l.
J.-F. R. : Quand on dcouvre vos toiles, la premire chose qui saute aux yeux, ce sont les couleurs vives, cette manire avec laquelle vous peignez, dont vous faites se dtacher des blocs... expliquez nous cette faon de peindre.
Morphe : Je peins depuis 35 ans, et quand j’ai commenc, c’tait l’huile et au couteau. L’huile est une matire trs missible, qui met longtemps scher, et en utilisant le couteau, on travaille cette matire. Je mettais un an faire un tableau, un tableau qui faisait peu prs deux ou trois centimtres d’paisseur, et c’tait un peu un travail de fou, parce que je n’arrivais jamais le finir. Il n’y avait jamais un point final une oeuvre. Donc j’ai choisi cet enfermement de la couleur, pour me discipliner. Et en fait, si je met beaucoup moins de temps qu’auparavent, c’est toujours la mme histoire. Le fait d’enfermer la couleur dans un cerne noir est une technique utilise depuis la prhistoire, j’ai rien invent (Lger l’a utilis aussi...), le cerne noir permet d’utiliser des couleurs vives, car il vite la confusion des vibrations de lumires qui manent de la couleur.
J.-F. R. : C’est donc un choix pictural, est-ce que vous savez faire autrement, ou est-ce que vous ne le voulez pas ?
Morphe : Je n’en ai pas envie. Je pense que le peintre est le bras arm de l’expression de sa socitt. La recherche picturale est une forme de lutte contre la monotonie. Je n’ai pas cherch m’exprimer de faon diffuse, ou confuse, parce que justement je crois que nous vivons dans la confusion et dans la diffusion. Je pense qu’un message doit tre clair, avoir une vibration forte, pour laisser une impression durable.
J.-F. R. : On est quand mme pas vraiment dans le figuratif... J’ai mme pens Dali...
Morphe : Non. Les gens font beaucoup rfrence a, parce que Dali tait un homme mdiatique, il tait trs connu. En fait, il a une trs grande matrise de la peinture classique, il va simplement faire des jeux de mots. Pendant toute sa carrire, il a utilis des techniques de la renaissance, mais en faisant des jeux de mots d’"images". Il a appliqu la technique, comment dire... surraliste, qui s’attachait plutt au langage, la peinture.
J.-F. R. : Le tableau le plus imposant de cette expo, "Morphe en concert", c’est "les gardiens de la mer au guitariste endormi". Vous travaillez souvent sur des thmes, comme a ? La musique est un peu rcurente dans cette expo.
Morphe : J’ai beaucoup de mal travailler sur un thme. J’essaie... mais ici, entre le guitariste et les autres, il y a quand mme quatre ans de dcalage. Ce guitariste est inspir directement d’une histoire qui m’est arrive dans un bar rock, il est un peu spcial. Les autres taient des oeuvres de cration partir d’un personnage qui s’appelle le Nolithos... des personnages du nolithique que j’ai crs (la source tant des statues-menhirs de la rgion), puis que j’ai insr dans notre socit en les faisant jouer de la contrebasse, de la trompette, avec un petit dcalage qui donne une force... La musique c’est quelque chose de vivant, alors que le monolithe, lui, c’est quelque chose de compltement stable, dur, profond, terrestre.
J.-F. R. : Vous aimez mettre des thmes en opposition ?...
Morphe : Oui. L’opposition cre l’tincelle.
J.-F. R. : Vous vous definissez comme artiste-peintre, crateur de fresques monumentales. Vous avez parfois choisi des supports normes. Comment passez-vous d’un format "normal" des murs entiers, comme vous l’avez fait en Hongrie ?
Morphe : C’est une dmarche mentale. J’ai eu le mme problme... J’ai peint pendant dix ans dans mon atelier en me disant "t’es tellement gnial, que les gens vont venir te voir dans l’atelier", et en fait, non. Je voulais montrer ma peinture des gens non-initis, d’autant qu’ l’poque, ma peinture parraissait un peu bizarre. J’ai alors dcid de faire des fresques monumentales, et la premire fois, on tait 20, et le quadrillage n’allait pas. Il fallait sans arrt descendre de l’chafaudage, c’tait une galre terrible. Alors je me suis dit que si j’tais capable de la peindre comme a... Je l’ai fait dans la foule, et a a fonctionn comme un tableau. Il s’agissait simplement de ne pas y rflchir.
J.-F. R. : Vous avez aussi peint des bambous, la bambouzeraie d’Anduze, de diffrentes couleurs... pourquoi avoir fait a ?
Morphe : C’tait l une dmarche d’art cintique naturel... Le bambou la particularit d’tre trs flexueux, et le feuillage est trs fin et laisse transparatre la lumire de temps en temps. Donc, au moindre coup de vent dans la babouzeraie, les bambous ondulent, et les couleurs se mlangent, les vibrations se mlangent.
J.-F. R. : Quel est votre regard de peintre sur la socit actuelle ? Et est-ce que vous essayez de faire passer des messages dans votre travail ?
Morphe : Non, il y a le facteur pour a ! Ma fonction n’est pas de faire passer des messages, c’est d’apporter du bonheur, du plaisir, brut. Mon rle n’est pas de changer la socit. Elle est comme elle est, je vis dedans. Si elle ne me plat pas, ben, je vais vivre ailleurs. Mais je participe de la socit en apportant mon regard sur cette socit.
J.-F. R. : Si vous souhaitez plaire ou apporter du bonheur, vous souhaitez aussi... dranger, peut-tre.
Morphe : Apporter du bonheur ne veut pas dire plaire. Je ne souhaites pas plaire. Ca n’a jamais t ma recherche. Je cherche. Simplement. Et quand je trouve, j’nonce, je mets en forme ce que je trouve. C’est tout. Quand je fais une oeuvre, je ne sais pas ce qui va en sortir, je suis le premier surpris, amus. Je crois que si l’art a une fonction, ce n’est plus de plaire. C’est fini a, le temps o les religieux passaient les commandes. L’artiste est libre, son choix lui appartient. Il n’y a que l’argent qui peut le dominer, et s’il refuse ce choix, il est totalement libre. Tous les jeunes peintres font ce qu’ils veulent.
J.-F. R. : Est-ce que vous estimez tre libre de toute contrainte ?
Morphe : Oui. Je n’ai jamais accept de concession en matire d’art. J’ai toujours fait ce que je voulais.
J.-F. R. : On vous a dj pass des commandes de sujets prcis ?
Morphe : Non, je n’accepte pas a, c’est pas une rdaction, on est pas l’cole. On peut donner des lments l’artiste, la reprsentation mentale du "commanditaire". Aprs, l’artiste fait ce qu’il veut. Aprs, le commanditaire accepte ou pas.
J.-F. R. : Comment vous travaillez ? tes-vous un bourreau de travail ?
Morphe : J’ai eu une priode ou j’ai t enferm dix ans dans mon atelier, o je devenais compltement autiste, o je travaillais sans arrt. Et puis cela m’a sembl assez suicidaire, et maintenant, je peins quand j’en ai envie. Je trouve que la vie prime sur la peinture. J’veux pas m’suicider pour la peinture. Non qu’elle ne le mrite pas ! (rire) mais simplement, la vie est plus importante que l’art.
J.-F. R. : a veut peut-tre aussi dire qu’on a besoin d’tre bien dans sa peau, et dans sa vie, pour peindre...
Morphe : Pas forcment, mais je suis par contre en opposition avec le fait qu’on pense que l’artiste doit tre maudit, c’est une vision bourgeoise de la fin du 18me qui est encore vhicule notre poque, avec toutes les tares que l’on donnait l’artiste (drogu, homosexuel, mourrir de faim...). J’en ai connu, des artistes de ma gnration, qui se sont mis dans ce moule l, qui se sont suicids pour complaire l’image qu’on attendait d’eux.
J.-F. R. : Pour aller jusqu’au bout...
Morphe : Non...
J.-F. R. : Jusqu’au bout du clich...
Morphe : Jusqu’au bout du clich, pas juqu’au bout d’eux-mmes. Parce que le bout d’eux-mmes, c’est la fin de leur vie, et s’ils s’taient donn les moyens de vivre plus longtemps, leur oeuvre aurait volu... chang...
J.-F. R. : Est-ce que vous exposez beaucoup et rgulirement ?
Morphe : Non, quand on me... Ca me plat bien d’exposer dans un lieu comme Divergence, parce que ce n’est pas un lieu de la peinture. J’aime bien exposer dans les lieux o les gens vivent.
J.-F. R. : Est-ce qu’il vous arrive de retravailler des tableaux ?
Morphe : Jamais.
J.-F. R. : ...de recouvrir certaines toiles ?
Morphe : Jamais non plus. Il y a des artistes qui dtruisent leurs oeuvres. Je trouve que c’est dommage, parce que a fait partie de l’histoire de l’artiste. Mme s’il peut trouver a moche, immonde, il faut qu’il le garde. L’oeuvre rencontrera toujours la personne qui a plat. Il y a toujours, quelque part dans le monde, quelqu’un qui attend une oeuvre.
propos recueillis par Jean-Franois Rigaudin










