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- Le retour de Sly Stone et la "forteresse de solitude" de Barrett Rude Junior
mardi 27 mars à 19h00, rediff. jeudi 29 - 10h30
lundi 26 mars 2007, par
Le retour de Sly Stone est incontestablement l’EVENEMENT funk de l’année. A travers le thème du come-back, se dessine en creux la réclusion de l’artiste. Celle de Barrett Rude Junior, chanteur de soul retiré, dans le roman de Jonathan Lethem, Forteresse de solitude en est une illustration.
Le personnage de Barrett Rude Junior, chanteur soul retiré dans sa tour d’ivoire, dans le roman de Jonathan Lethem, Forteresse de Solitude, en sera une illustration.
Le 2 mars, Michel Polnareff donnait Bercy son 1er concert franais depuis 34 ans. Dans le genre come-back, il mettait la barre sacrment haut. Aprs de multiples tentatives avortes, difficile d’imaginer retour plus improbable. Comme force d’entendre appeler au loup, on n’y croyait plus et les annonces rgulires de sortie d’un nouvel album sonnaient comme une sorte de marronnier journalistique.
Le 3 mars, toujours Paris, sur une scne excessivement plus petite se produisait Juan Rozoff, toujours entre deux come-back, lui. La notorit n’est videmment pas la mme. Mais indniablement notre Juan Rozoff bnficie d’un micro-culte. Au sein du microcosme funk franais, il occupe une place de choix.
Les 5, 6 et 7, c’tait Rachel des Bois qui se produisait au Caf de la Danse, aprs 5 ans d’absence. Goutte de Funk a beau entendre la notion de funk au sens large, et dans l’esprit plus qu’ la lettre, l, il me semble difficile de l’associer Rachel des Bois. Mais il est si rjouissant de voir le retour d’une des plus fantaisistes chanteuses de sa gnration que nous ne rsistons pas au plaisir de l’annoncer. Il y avait quelque chose d’injuste, comme est injuste qu’un artiste talentueux ne rencontre pas le succs. Dans un reportage tl, il y a dj quelques annes, Pascal Ngre, le boss d’Universal France, justifiait sa politique en disant que certains artistes n’arrivaient tout simplement trouver leur public, indpendamment de leur talent, et que, lui, Pascal Ngre, ne pouvait donc faire autrement que rompre leur contrat. Ainsi Rachel des Bois, dont le Tidam, sorti chez Barclay, ne s’tait pas bien vendu. Abusivement, il disait d’elle : c’tait une bonne chanteuse. Cet imparfait m’avait coeur : comme s’il avait un pouvoir de vie ou de mort sur les artistes de son catalogue. Monsieur Ngre, on vous signale donc qu’il existe une vie aprs Universal. La preuve (mme s’il semblerait qu’elle n’ait pas encore sign sur un nouveau label)...
Comme ce mois-ci sort The Come-Back, film avec Hugh Grant, sur une pop star oublie tentant un come-back, bien que nous soyons pas particulirement fan d’Hugh Grant et que nous n’ayons pas vu le film, cet enchanement de petits vnements nous incitait consacrer l’mission d’aujourd’hui ce thme du come-back. Avec pour principe d’imaginer les Come-backs les plus fracassants et improbables. Du style, Betty Davis sur scne, un nouvel album de D’Angelo en 2007, ou, bien sr, le plus inimaginable entre tous, j’ai nomm : le come-back de Sly Stone. Tellement fracassants et improbables que, comme dans les Rubriques Brac de Gotlib, on entend dj l’homme raisonnable en blouse blanche doucher notre enthousiasme de rveur d’un svre : alors l, mon cher, vous tes en pleine science-fiction. Ce que les gens trop raisonnables peuvent tre dprimant... Pour une fois (?), en tout cas, c’est lui qui se trompe : Sly fait un authentique come-back. Bien sr, votre 1re raction, sera de penser un Poisson d’Avril anticip, 3 jours prs, il est vrai...
Pour voquer ces retours, il faut d’abord comprendre pourquoi l’artiste un jour s’est arrt, ou est parti... Dans le cas de Polnareff, je me suis longtemps mpris sur le motif de son dpart. Ceux qui n’taient pas ns le savent peut-tre par ou-dire, l’anecdote fait partie de la lgende du bonhomme, les autres, ceux qui l’ont vu en vrai ne peuvent l’avoir oubli : Polnareff a montr ses fesses sur une affiche de concert. Tout gamin, l’image m’avait frapp, peut-tre mme choqu tant l’image tranchait dans la mollasse France pompidolienne. Peu de temps aprs, il s’exilait pour les Etats-Unis. Pour moi alors, tout mme que j’tais et ignorant les problmes fiscaux de l’artiste, ce dpart ne pouvait en tre que la consquence : j’ai rellement cru qu’on l’avait chass du pays pour l’offense d’avoir montr ses fesses.
Encore plus funky que les fesses de Polnareff et incroyable que la d-cryognisation de celui-ci afin qu’il ait pu assurer 10 dates archi-compltes Bercy et tourne dans toute la France, pour finir par les Arnes de Nmes les 7 et 8 juillet prochains, Sly Stone est annonc. Difficile de ne pas faire un parallle entre ces deux lgendes.
Le 8 mars, sur le site de Vibrations, je suis tomb sur l’info : Incroyable : le pape du funk dbarquerait en Europe cet t avec deux escales dans l’hexagone, l’Olympia de Paris et Six-FoursEt pour le coup, j’en suis aussi tomb sur le cul. Bien sr, l’article de Marc Zisman prcise aussitt : Evidemment, tant que Sly Stone ne foulera pas le sol de la scne de l’Olympia, personne n’y croira rellement… A 64 ans, le funkster le plus mythique et le plus fou de ce monde vit depuis une vingtaine d’annes dans un no man’s land tant physique que musical.
Avant d’aller plus loin, rappelons que le funk a sa propre trinit : James Brown, Sly & The Family Stone et George Clinton. Clinton lui-mme reconnaissant volontiers ouvertement que ce sont les deux autres qui l’ont inspir. De Sly, il dit : He’s my idol ; forget all that peer stuff. I heard Stand !, and it was like : Man , forget it ! That band was perfect. And Sly was like all the Beatles and all of Motown in one. He was the baddest thing around. What he don’t realize is that him making music now would still be the baddest.
On a dj assist quelques retours tonnants ces dernires annes. Solomon Burke (mais quand on a fait fortune dans les pompes funbres, on est le mieux placer dcider ou non de s’enterrer), Sam Moore, Bettye Lavette... Il est mme tonnant de lire les tmoignages de certains de ces revenants, par exemple ces Funk Brothers de la Motown, comme le guitariste Joe Messina, qui disaient n’avoir plus touch leur instrument depuis des annes, trente ans en l’occurence.
Le come-back rcent (2003) d’Al Green n’est pas le moindre. Alors qu’il est au fate de sa gloire, le 18 Octobre 74, un vnement tragique va changer son destin. Pendant qu’il est dans son bain, Mary Woodson, sa petite amie du moment qui il venait de refuser le mariage, lui verse une casserole pleine de gruau de mas bouillant. Mais plus tragique que les graves brlures et l’hospitalisation qui suivit, c’est le suicide de la jeune femme dans les minutes suivant son geste, avec un calibre 38 appartenant au chanteur, qui va bouleverser Al Green. Trs croyant, il voit dans ce drame un avertissement divin, et dcide alors de s’impliquer plus dans la religion, Il se fait ordonner pasteur du Full Gospel Tabernacle et achte une glise Memphis. Pendant quelques annes encore, il mne les deux carrires de front. Jusqu’ ce qu’un nouvel avertissement divin ne vienne interrompre pour de bon sa carrire profane : lors d’un concert Cincinnati, en 1979, il se blesse gravement en tombant de la scne. Depuis, le rvrend Green ne voulait plus se laisser approcher par le profane. Mais, comme il l’crit dans sa biographie, Chacun d’entre nous est un vritable champ de bataille entre le bien et le mal. Vous avez peut-tre russi trouver la paix intrieure. Pas moi. Le titre de l’album du come-back est rvlateur : I Can’t stop.
Concernant Sly, on a quand mme quelques raisons d’tre sceptique. Les problmes de Sly remontent au dbut des annes 70, alors qu’il tait au sommet de sa gloire. Avec son groupe, Sly & The Family Stone, il a rvolutionn la musique de son temps avec un truc compltement neuf, A Whole New Thing, titre de leur 1er album en 67. La composition du groupe elle-mme tait trs insolite : le groupe est mixte, hommes et femmes, noirs et blancs. Et, en plus, pour dstabiliser encore un peu plus les prjugs, le leader tait noir, le batteur blanc. Citons Greil Marcus, auteur de Sly Stone : le mythe de Stagger Lee (Ed. Allia, 2000), pour ressituer l’apparition de Sly dans le contexte de l’poque : La musique noire dont les figures majeures taient Aretha Franklin, Wilson Pickett et Sam & Dave, avait atteint un pic commercial et approchait de l’impasse artistique, alors que l’inspiration laissait place la formule. Otis Redding devint l’espoir blanc des nouveaux fans de rock’n roll (...). Mais six mois plus tard il tait mort. Un vide musical s’ouvrait, et les contradictions raciales de la contre-culture sourdaient en surface. Aucune musique pour rsoudre les contradictios, aucune musique pour remplir le vide. C’est ce moment que Sly & The Family Stone mergea des bars blancs dmods de Hayward et redwood City - banlieues pour classes moyennes avec une musique que ses membres dsignaient efrontment comme “un truc compltement neuf. (...) (pp. 16-17). Sly, le plus sauvage des dandies que le rock’n’ roll ait jamais vu - ce qui n’est pas rien -, une bte de scne outrancire dont le style tait celui d’un souteneur fou et dfonc du quartier de Filmore (p. 18), est non seulement un grand musicien parvenant tirer la plus cohrente des synthses de ses influences, tant James brown que les Beatles mais un artiste politique. Ses gros succs auprs des gosses noirs et des gosses blancs (chariaient) tous les bons sentiments de la Marche sur Washington, avec en plus le cachet de la rue que cette marche n’avait jamais eu. Le vrai triomphe de Sly, c’est d’avoir les deux (pp. 19-20).
La “fin du rve” qui marqua la fin des 60’s se retrouve dans la musique de Sly. Ds cette priode, la pression des deux cts, tant du ct noir que blanc, contriburent le perturber profondment, les abus de cocane, et un soi-disant ddoublement de personnalit d’aprs son mdecin de l’poque n’arrangeaient rien. L’album Riot, en 1971, en est le tmoigagne : l’lan enthousiaste cde la place au dcouragement, au pessimisme. Mais c’est peut-tre le plus beau.
Depuis, des enregistrements erratiques, des apparitions fugaces, quelques concerts et enregistrements avec Clinton, l’occasion pour les deux hommes d’tre arrts en possession de cocane... Sly est entre dans la lgende. Nombreux ceux qui le croient mort, junkie-zombie cram au dernier degr...
Les rumeurs abondent. John Dakks, un fan lui ayant consacr un site, raconte avoir t contact par Sly en 98 pour lui jouer une oeuvre indite vous arracher des larmes : rien n’avait chang - tout le talent tat intact. Je crois que s’il n’a pas fait de come-back, c’est qu’il n’en avait pas envie. Il peut faire une rapparition fracassante quand il veut (p. 91). Pour Greil Marcus, le recul de Sly s’explique par un changement de vision. Ds 73, Marcus raconte l’avoir vu sur scne sans qu’il joue un seul titre de Riot. “Chanter sur disque, en priv, est une chose. C’en est une autre de regarder tous ces gens en face et de leur dire que le bon vieux temps est rvolu”. Pour son frre Freddie, “Sly ne veut plus tre sur le devant de la scne. Le glamour ne veut plus rien dire pour lui. Il veut juste tre normal”, dclara-t-il au magazine Spin, au dbut des annes 80. Avec des rentes confortables en droits d’auteur, Sly peut rester ailleurs. Pour Rickey Vincent, l’auteur de Funk : The Music, the People, and the Rhythm of the One : "I don’t think Sly has been hurting from his underground status - I think he likes the mystique".
C’est bien l l’essentiel, car pour revenir, encore faut-il n’avoir pas t oubli... Jouir du statut de lgende, bnficier d’un culte. Ca a beau tre le cas de Sly, “the only thing harder than leaving show business is coming back,” disait Dave Chappelle, l’an pass quand la prsence de Sly tait voque l’occasion d’un hommage qui lui tait rendu lors de la crmonie des Grammy Awards, dbut 2006, et qu’il avait la charge d’introduire. La veille, les organisateurs ne savaient toujours pas si Sly serait sur scne alors que les membres de la Family Stone reconstitue avait rpt. Il fut bien l : il monta sur scne dans le plus incroyable, improbable, flamboyant des looks : un manteau d’argent et un iroquois platine de 20 centimtre dress sur un crne ras. Avec la Family Stone, dj sur scne, ils interprtrent “I Wanna take you higher”. Absent depuis vingt ans, il ne fallait pas non plus trop lui en demander : il quitta la scne au bout d’une paire de couplets, sans finir le morceau, laissant tout le monde en plan, avec la nette impression d’avoir t victime d’une sorte d’hallucination. Une chose tait confirme : Sly semblait bel et bien pass dans une autre dimension. Peut-tre pas non plus exempte de roublardise. Comme le disait Adam Levine, du groupe Maroon 5 qui participait l’hommage (ainsi que Will.I.Am des Black Eyed Peas, Van Hunt, John Legend ou Steve Tyler d’Aerosmith), propos de la performance de Sly : “Can you really argue with an unbelievable looking mohawk and a silver jacket ?”. Il aurait simplement pu dire : “qu’est-ce que vous pouvez dire Sly ?”
Cette apparition est nanmoins un signe qui valide l’ide de come-back. Se montrer tait le premier pas. Les indices abondent et nul doute que la dimension familiale y est pour beaucoup. Car rarement groupe aura t aussi bien nomm : la Famille Stone en est une vraie de vraie. L’aventure commena ds 1952 avec les Stewart Four (Sly, Freddie, Rose et Vaetta) et un 78 tours : “On the battlefield of the lord” / “Walking in Jesus name”. On les retrouvera dans la Family Stone, avec Larry Graham, un cousin, et une future femme de Sly, Cynthia Robinson. Aujourd’hui, leur fille les rejoint sur scne, la nice Lisa, fille de Rose, etc... Mme Greg Errico est rest attach cette notion familiale, puisqu’aprs avoir quitt Sly, il a nomm son groupe Family Without Stone !
La famille entretenait l’hritage avec un groupe Tribute, jouant rgulirement tous les classiques de Sly, sous le nom de Phunk Phamily Affair. Sly qui, parat-il, les dirigeait de l’ombre, a renomm le groupe Family Stone, fin 2005.
Alors, mme si Epic annonce la r-dition des 7 premiers albums pour ce printemps, c’est justement cette dimension familiale qui laisse penser que l’opration du come-back n’est pas qu’un mga-plan marketing de major. Le portail internet des diffrents sites des membres de la famille Stewart en donne, en tout cas, l’impression. On n’est pas franchement dans la Srie B ni l’amateurisme mais on sent quand mme le truc fait la maison...
Peut-tre un gage d’authenticit. En mme temps, on sait aussi les dgts que peuvent faire une famille, quand on pense Jimi Hendrix et la faon dont sa petite soeur et d’autres hritiers veulent aujourd’hui nous en donner une image politiquement correcte. Comme le pre de Jimi qui racontait dans un documentaire quel point, son fils tait un bon petit qui faisait bien ses devoirs en rentrant de l’cole.
Dans le cas des Stone-Stewart, comme, entre temps, Larry Graham (qui semble-t-il ne fait pas partie de la reformation) a vir tmoin de Jhovah et que Freddie est devenu le pasteur Frederick Stewart, on espre que nous n’allons pas assister une entreprise de “procterisation” du baddest funky man alive.
Comme l’a dit Papy Freddie un des ses petits fils, en voyant la photo de Tonton Sly avec son iroquois : “Cool ! Un super-hros !” Affaire suivre... En tout cas, de super-hros, il est beaucoup question dans le roman de Jonathan Lethem, Forteresse de Solitude, les personnages sont fans de comics et grce un anneau magique, rcupr d’un clochard, ils vont mme acqurir des super-pouvoirs. Mais de cela, il ne sera pas question ici. C’est un autre aspect du livre que nous allons voquer.
Sortis de l’oubli par Prince Paul, en piochant dans un lot de vieux vinyls qu’il avait achet, The Dix, un obscur groupe, ayant enregistr quelques albums entre 1952 et le dbut des 70’s. Prince Paul prit contact pour remixer certains de leurs titres afin de leur offrir une reconnaissance, mme tardive, projet auquel ils offrir un soutien exigeant. The Art of Pickin’ Up Women est un canular du factieux Prince Paul, blague potache partant du nom phallique d’un groupe imaginaire. Les Dix n’ont jamais exist, sorte de Spinal Tap de la black music. Ici, The Dix annonce le passage l’univers fictionnel puisque le chanteur de soul que nous allons voquer maintenant, Barrett Rude Jr., est un personnage du roman de Forteresse de Solitude (Ed. de l’Olivier) pour la traduction, Ed. Doubleday pour l’dition originale). Un roman riche complexe qui brasse quelques thmes majeurs de la culture amricaine contemporaine, notamment la question des relations interrraciales, aborde ici travers l’amiti de Dylan et Mingus, deux gamins de Brooklyn pendant les 70’s, levs par leur pre, Abraham Ebdus et Barrett Rude Jr. Nous prendrons certainement le temps de revenir dans une prochaine mission sur ce roman dont le background musical en fait un des livres majeurs de la littrature contemporaine sur les cultures hip-hop et soul, aujourd’hui, contentons-nous d’voquer Barrett Rude Jr.
Ainsi chanteur lead du groupe les Subtle Distinctions, pass notamment par le label Motown, puis le Philly Sound, et ayant gagn alors deux disques d’or, Barrett vit depuis en reclus de ses royalties.
“Derrire le sommet du panthon des chanteurs de soul - Sam Cooke, Otis Redding, Marvin Gaye et Al Green (ajoutez-y les noms de votre choix, j’y ajouterai les miens) - se dresse un autre panthon, dans l’ombre, celui des chanteurs qui ne sont pas passs loin. On peut les regrouper, plus ou moins, en deux catgories. Les premiers sont les victimes des caprices de la chance ou du caractre - Howard tate et James Carr, par exemple. O.V. Wright peut-tre. Des chanteurs qui enregistrent pour divers labels, pondent un ou deux classiques avant de se retirer, de partir la drive. Selon les critres soul du ““grand homme””, ce sont les seconds couteaux. La seconde catgorie est celle des chanteurs masqus par la clbrit et la russite d’un groupe. Ben E. Kin des Drifters, David Ruffin des Temptations, Levi Stubbs des Four Tops, Philippe Wynne des Spnners : tous considrs par leurs pairs comme les meilleurs interprtes s’tre jamais empars d’un micro. Le monde ne les connat que d’oreille.” Ceci est un extrait des notes de pochette pour une compilation de l’oeuvre de Barrett, qu’ironie du sort, Dylan devenu critique musical crira des annes aprs l’avoir eu comme voisin. Barrett s’est install incognito dans Dean Street Brooklyn o il s’est isol au 1er tage de sa maison, laissant tout le rez-de-chausse son fils Mingus. La tour d’ivoire de l’artiste retir est sa “forteresse de solitude” : “Barrett Rude Jr. s’habillait de plus en plus comme quelqu’un qui ne sort jamais de chez lui, tout son tage mu en une espce d’auto-harem, territoire de pyjamas”. Des montagnes de cocane achvent de l’isoler dans son inactivit rveuse. Son quotidien est troubl par l’irruption de son pre, Barrett Sr., qu’il hberge pour lui permettre au sortir de prison, en libert conditionnelle. Senior est un ancien pasteur, insupportable bigot doubl d’un pervers ppre que la vie dissolue de son fils obsde. La tension dramatique du roman repose notamment sur un suspense que les amateurs de soul devinent : difficile de ne pas penser aux rapports entre Marvin Gaye et son pre en lisant l’histoire de la famille Rude. Pour qui sait que Marvin a t assassin par son pre qui ne supportait plus la vie de pch de son fils, on sent venir le drame. Mais sans dvoiler l’intrigue, sachez simplement que le dnouement avec son pre n’est pas celui auquel on croit pendant longtemps : Dylan tmoin auditif n’a entendu que le coup de feu, sans savoir qui tait la cible ni le tireur. Car Barrett Jr., s’il est donc un personnage de roman, a t inspir Jonathan Lethem par trois artistes rels. Marvin bien sr, mais galement David Ruffin et Philippe Wynne, respectivement anciens chanteurs des Temptations et des (Detroit) Spinners. “Trois gars qui ne parviennent rsoudre leurs conflits mais les transposent dans leur voix mme” (Lethem). On sait le destin tragique de David Ruffin, ayant lui aussi connu un pre abusif et ultra-croyant, et dont, plus tard, l’addiction la cocane le privera des capacits d’assurer bien longtemps les lead-vocals au sein des Temptations. Vir du groupe pour avoir manqu des concerts (notamment pour participer plutt ceux de sa copine d’alors, Gail Martin, la fille de “Dino”, lequel ne devait pas voir d’un bon oeil qu’elle sorte avec un Noir), il tapera par la suite rgulirement l’incruste sur scne, perturbant les concerts en leur volant la vedette pour le plus grand plaisir du public. L, c’est une forme de come-back non-voulue par l’entourage. Les Temptations durent mme toffer leur service d’ordre pour prvenir les intrusions intempestives de Ruffin.
Barrett Rude Jr. est, comme Ruffin, un coco-addict. Comme Philippe Wynne, un passage par la galaxie P-Funk de George Clinton, alias la Funk Mob dans le roman, s’offre lui. Barrett qui “tout en enviant la libert de ces types saps comme des macs de dessin anim et des super-hros, tout en laissant une part de lui penser Merde, pourquoi moi non plus j’me suis pas laiss tenter par toutes ces guignolades, pourquoi faut toujours que je reste tellement coinc dans le systme Philly, putain, une autre part de lui-mme pense que les choeurs et l’instrumental de ce morceau ne valent rien. Le funk, c’est de la soul sous acide, pour le meilleur et pour le pire ; aujourd’hui pour le pire. Ce morceau part dans tous les sens, aussi mou, sa faon, que du disco. Du disco porno, voil ce que c’est. Il esprait broder sur fond d’harmoniques, mais les harmoniques ne valent rien, et pour la premire fois depuis qu’il a quitt les Subtle Distinctions, leurs voix douces et serres lui manquent, leur faon de dployer cet lgant et soyeux matelas sonore qui donnait naissance ses rhapsodies, ses envoles” (pp. 185-186). Il participe donc un titre de Doofus Funkstrong. “Quiconque avait un peu d’oreille savait que derrire Doofus Funkstrong se cachait le groupe Funk Mob que ses engagements contractuels, source d’une inetxricable chicanerie, contraignaient enregistrer sous pseudo - quant ceux qui en manquaient, un simple regard la pochette psychdlique signe Pedro Bell faisait l’affaire. Moins nombreux les connaisseurs qui pouvaient mettre un nomp sur le chanteur dont les vocalises ornaient seulement les trente-huit dernires secondes du single, prsent sur la pochette, conformment aux accords, comme Pee-Brain Rooster : sous sa vritabel identit de Barrett Rude Junior, ce n’tait plus qu’une voix qu’on n’entendait plus depuis des annes, mais pas encore un oldie. Si quelques uns s’interrogeraient Ce ne seraient pas ce chanteur , l, des Distinctions ? Ce n’tait qu’une pense fugitive - tait-il vraisemblable, d’ailleurs, que le tnor des Distinctions, si doux et mlodieux, refasse surface en chevauchant la crte d’une ligne de basse sursature ?” (pp. 272-273)...
“Whip It”, le titre des Treacherous Three avec Philippe Wynne que nous allons couter, pourrait tre une illustration de cette apparition de Barrett, comme un cheveu sur la soupe, au sein de la galaxie P-Funk, tout en plantant le dcor old-school du roman o l’on dcouvre les premires manifestations de la culture hip-hop, tags et block-parties. Le groupe de Kool Moe Dee reprend Devo et Wynne y est aussi discret que Barrett avec la Funk Mob mais son intervention a pourtant quelque chose d’aussi irrsistible que l’entrain de ce pur morceau de rap ol’skool funky fresh...
En conclusion, aprs avoir clbr comme il se doit l’EVENEMENT Funk de l’anne, ce ccome-back de Sly, et essayer d’imaginer l’tat mental de certains artistes qui, eux, ne reviennent pas, nous avons le choix comme “mot de la fin”, entre la sagesse du pasteur Stewart et l’ironie de Jean Baudrillard qui vient de nous quitter. Mais comme nous sommes gnreux Goutte de Funk, nous vous offrons les deux : “Every grain of sand has a purpose, and so do you my friend. My brother wrote a song which speaks of an eternal truth. EVERYBODY IS A STAR, be encouraged. "You don’t have to build a tower and fun is not for every hour. " (Frederick Stewart)
“LIVE OR DIE : mystrieux graffiti sur le mle de Santa Monica. Car enfin il n’y a pas le choix entre la vie et la mort. Si tu vis, tu vis, si tu meurs, tu meurs. C’est comme de dire : sois toi-mme ou ne le sois pas ! C’est idiot, et pourtant c’est nigmatique. On peut entendre qu’il faut vivre intensment ou disparatre, mais ceci est banal. Sur le modle de : Pay or die ! La bourse ou la vie ! cela devient : La vie ou la vie ! Idiot encore une fois, la vie ne s’change pas contre elle-mm. Pourtant il y a une puissance potique dans cette tautologie implacable, comme partout o il n’y a rien comprendre. Finalement, la leon de ce graffiti est peut-tre : plus idiot que moi tu meurs !” (Jean Baudrillard)
Play-list
Sly & The Family Stone, “I Want To Take You Higher”, Stand ! (1969), 5:25
Juan Rozoff, “La Nouvelle Danse”, Abalorladakor !(2001), 2:36
Rachel Des Bois, “Les Gros Problmes D’argent”, Tidam (1997)
Al Green, “So You’re Leaving”, Let’s Stay Together (1972), 2:57
Sly & The Family Stone, Thank You (Falettinme Be Mice Elf Again),Greatest Hits (1970), 4:43
Sly & The Family Stone, “Poet”, There’s a Riot Goin’ On (1971)
Sly & The Family Stone, “Let Me Have It All”, Fresh (1973), 2:15
The Dix, “Here Comes the Dix”, The Art Of Pickin’ Up Women (2005), 3:29
Treacherous Three & Philippe Wynne, “Whip It” (1984), Sugarhill Club Classics II, 7:42
David Ruffin, “My Whole World Ended (The Moment You Left Me)”, My Whole World Ended (1969)
Funkadelic & Sly Stone, “(Medley) Funk Gets Stronger (Killer Millimeter Longer Version)/She Loves You”, The Electric Spanking Of War Babies (1981), 4:43











