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ISABELLE PIGNOL

« L’IMPORTANT, C’EST DE SERVIR LA MUSIQUE... »


dimanche 19 janvier 2003, par Pascal Jaussaud

Un jour à midi. Moment choisi par Isabelle Pignol pour livrer quelques nouveaux morceaux en public. Toute vielle accordée, la musicienne prendra une douzaine de notes en point de mire, servant à la fois de repères et d’étapes vers des modes recherchés. Avec pour appui, des mots et bribes de phrases, la vielle à roue fera chanter l’instrumentiste, chanterelles et chien creusant la voix sur de complices bourdons. Un jour à midi, instant éphémère, gravé pour l’éternité sur un disque qui ne pouvait prendre meilleur titre.

Pascal Jaussaud : C’est une vieille ide ce solo, ou davantage un palier attendu dans une carrire ?

Isabelle Pignol : Son existence est presque un hasard. C’est la fin d’un stage, que j’ai improvis un concert solo. J’ai improvis en chantant pour la premire fois en public. Ce soir-l, je me suis dit que je pouvais le faire.

P. J. : Est-ce le chant qui t’a donn envie de crer un solo ?

I. P. : Certainement. Je ne suis pas une chanteuse, mais le fait d’avoir le timbre de la voix en plus permet de construire un rpertoire plus vari. Mon chant n’est pas bas sur du texte. La voix est comme un second instrument qui prolonge la vielle.

P. J. : Qu’est-ce qui t’a inspir pour crer ce spectacle ?

I. P. : C’est toujours trs difficile de savoir exactement o l’on prend son inspiration. Le dclencheur pour le travail du timbre et de l’impro a t incontestablement de la musique contemporaine, et en particulier le Concerto pour violoncelle de Lutoslawski, jou par Rostropovich, avec un long solo au dbut qui semble improvis. C’est trs sobre, peu de notes, un travail sur les harmoniques... Magnifique. videmment, il y a toutes les expriences dont je me suis nourrie jusqu’ maintenant, dans Ddale et dans le collectif Mustradem, avec des amis musiciens sur Grenoble et ailleurs, dans le Viellistic Orchestra aussi. J’coute toutes sortes de musiques.

P. J. : En concert, le fait de ne plus pouvoir se reposer sur un groupe entier impliquer un nouvel effort de prsentation, de mise en scne peut-tre ? Il s’agit de nouvelles contraintes ou d’une libert diffrente ?

I. P. : J’aime bien les spectacles sobres. Je travaille pour avoir un bon contact avec le public, car c’est indispensable de communiquer, mais je n’aime pas trop les mises en scne et les bla-bla , parce que je suis trs mauvaise l-dedans. Par contre, je trouve qu’il est plus facile d’tre soliste. J’ai plus de libert. Si je trouve un moment agrable, je vais le faire durer un peu plus, par exemple, ou le rpter. Mais videmment, c’est trs subjectif, cela dpend de ce qui me passe par la tte ce moment-l.

P. J. : Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de chanter ? La vielle roue est un instrument qui est fait pour accompagner la voix, non ?

I. P. : Historiquement, bien sr. D’autres en parleraient beaucoup mieux que moi. J’avais envie de chanter depuis longtemps. J’avais besoin d’tre rassure par des cours et de travailler le chant srieusement pendant quelques annes, avant de me lancer.

P. J. : Et la dmarche est la mme que pour ton jeu sur la vielle : le chant est improvis...

I. P. : J’aime beaucoup l’ide de travailler sur l’instant et de me mettre en danger. La vielle est un instrument qui ne se ressemble pas d’un jour sur l’autre. C’est pour cela qu’il est idal pour dvelopper ce ct phmre de la musique. Les compositions sont faites de faon laisser une grande libert dans la structure du morceau et l’intrieur de chaque partie, dans les phrass, les enchanements et dans les impros. Et alors, je fais la mme chose avec la voix, car il serait difficile d’avoir quelque chose de trs crit, comme dans la chanson, avec ce fonctionnement. J’utilise des trames de textes, des bouts de phrases, choisis l’avance, bien sr, que je reprends de manire spontane. Tantt la voix accompagne la vielle, tantt c’est le contraire. Mme si certains morceaux peuvent sembler trs crits, il y a toujours des passages improviss. Chaque concert est un peu diffrent.

P. J. : As-tu chang quelque chose dans ta faon de jouer de la vielle pour adopter le chant ?

I. P. : Non, j’ai plutt adapt le chant la vielle. Je n’ai pas l’impression d’avoir chang quoi que ce soit, ou alors c’est trs inconscient. Le chant et la vielle sont arrivs en fusion et, du coup, je n’ai pas senti de diffrence quant ma faon d’aborder l’instrument. C’est une vielle lectro-acoustique fabrique par Denis Siorat, mais j’en fais un traitement acoustique, puisque je me sers du systme lectro uniquement pour l’amplifier, et que je n’utilise pas d’effet lectronique, part de la reverb, bien sr. Je travaille et je compose presque toujours en acoustique, car il me parat indispensable d’avoir un instrument trs bien quilibr acoustiquement pour en tirer le meilleur une fois amplifi. Je ne pense pas que ce ne soit qu’une question d’instrument. Je crois que c’est davantage une direction que j’avais envie de prendre depuis longtemps, tout simplement. C’est cette mme envie qui a guid mon choix vers un instrument lectro-acoustique. C’est celui-l qui me convient.

P. J. : L’instrument est rgl ou accord spcialement pour ce spectacle ?

I. P. : Je n’ai rien modifi ce niveau. J’ai un accordage tout fait traditionnel, mais avec quelques capodastres sur les bourdons, car je joue dans beaucoup de tonalits. Comme le clavier est chromatique, il suffit de changer les bourdons et de transposer pour avoir plus de choix. Bien sr, j’use aussi de techniques modernes , que l’on ne retrouve pas dans le jeu traditionnel, mais qui sont des choses courantes maintenant et utilises par beaucoup de joueurs de vielle. Pour ma part, j’essaie de mlanger toutes ces techniques rcentes avec un jeu traditionnel, le chant et mes sentiments.

P. J. : Est-ce que le fait de chanter apporte une nouvelle nergie, une nouvelle motivation artistique ?

I. P. : C’est certain. Le chant, c’est dj un travail sur soi-mme. a me permet de trouver plus facilement ma concentration, de jouer plus relaxe. Je recherche la sobrit dans le jeu, et au diable la technique ! Du coup, je crois que j’ai un jeu plus gnreux et plus inspir. Paradoxalement, j’ai souvent entendu dire, par les chanteurs, qu’on peut avoir des rats avec la voix. La vielle, c’est pareil. Et je me rends compte, maintenant, qu’elle a parfois des comportements humains. D’ailleurs, quel vielliste n’a jamais parl sa vielle, dans un moment de colre ? J’ai aussi choisi l’improvisation, parce que cela permet de jouer avec cette prcarit, donc d’intgrer tous ces petits problmes techniques, et de tenter de les rendre musicaux. Il y a encore beaucoup dcouvrir sur ce terrain-l.

P. J. : Ainsi, le moindre vnement qui survient sur la vielle peut mener le chant sur une nouvelle piste, et inversement ?

I. P. : Exactement. Je souhaite vraiment que les approches vocales et instrumentales soient en osmose. Pour moi, la voix est un peu le prolongement de la vielle. C’est pour cela que je dfinis cette musique par vielle roue et voix . Je ne peux pas dtacher les deux. C’est pour cela que j’ai voulu enregistrer l’album Un jour midi... sur scne, car j’imaginais assez mal de le faire en studio, de raliser mes parties sparment. Les deux doivent vraiment tres interprtes avec le public.

P. J. : J’imagine que tu n’as pas pris de cours de chant auprs d’une chanteuse ou d’un chanteur traditionnel ?

I. P. : J’tudie le chant avec une chanteuse classique. Je fais des gammes, des vocalises. Pour la vielle, je suis autodidacte, ce qui m’a permis, j’espre, de me faire plus facilement ma propre personnalit musicale. Pour le chant, j’essaie de travailler vraiment les bases, pour tre ensuite plus libre dans l’interprtation, dans la musicalit.

P. J. : Comme toi, beaucoup de musiciens orientent leur dmarche vers de nouveaux styles. Penses-tu que ces artistes vont virer vers de nouveaux crneaux musicaux, abandonnant peu peu le milieu trad, ou au contraire que le public va suivre et adhrer aux prfrences changeantes des musiciens ?

I. P. : Le public a dj beaucoup volu, je trouve, et peut-tre mme que c’tait sa volont d’aller vers du mlange. D’autre part, je ne pense pas qu’il faille abandonner le milieu trad, mais plutt qu’il faut l’ouvrir pour l’enrichir, en s’inspirant d’autres styles. De la mme faon, on trouve de plus en plus de rfrences aux musiques trad dans d’autres formes de musique. Le cloisonnement n’est pas une marque d’ouverture. En ce qui concerne la vielle, toutes les pratiques ont leur place. Le plus important, c’est de servir la musique.

P. J. : Entre ce solo et la formule Aquartet que l’on va retrouver bientt, je crois que tu envisages aussi la cration d’un nouveau duo ?

I. P. : Un duo vielle et clarinettes, avec Jean-Pierre Sarzier, partir d’impros et de nos compositions. Aquartet va se remettre au travail, car nous avons des propositions de concerts. Je continue l’aventure avec Ddale, et puis je trouve que cela manque encore de femmes dans les mtiers de la musique, alors je prpare une cration pour la saison 2004/2005, en trio avec une clarinettiste et une danseuse contemporaine. Cela s’appelle En vie d’elles .

Propos recueillis par Pascal Jaussaud, sur Divergence FM


 
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