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P.C.M.A N°158

Frédéric Chaudière, Tribulations d'un Stradivarius en Amérique

émission du 04 mai 2005 19h30 - rediff. le samedi 7 mai, 09h30


mercredi 4 mai 2005, par Dominique Aussenac

Dans un premier récit alerte et documenté, Frédéric Chaudière entrouvre les coulisses du monde du violon. Raffiné, barbare, glorieux et impitoyable.

Tout tarde s’installer en cet aprs-midi d’Avril glacial, sombre, ouat. Des lambeaux de brume s’effilochent dans les rues troites de ce cur de Montpellier dont les hautes demeures restituent la puissance, la richesse, le ct hautain des matres anciens. L’atelier de Frdric Chaudire, situ l’tage d’un superbe htel particulier, doit dater du dix-septime, le sicle de Stradivarius, le matre de Crmone. Accrochs aux murs dpouills, envelopps d’une lumire jaune diffuse par la pierre, quelques instruments pendent. Dans un coin, un topin (vieille marmite), empli de collophane (colle) ronronne.

Frdric Chaudire parle d’une voix douce, souffle, parfois atone. Ses mains, toujours en mouvement, enserrent une carcasse en bois, dont il rabote les asprits. Il fait partie de la confrrie des luthiers. De ces derniers, il affirme Ce sont souvent des gens introvertis, cultivs, raffins, mais qui ont un rapport difficile au monde extrieur. Etre luthier, c’est une planque, un mtier mystrieux, pas vraiment rationnel. A l’cart du temps, de la science, c’est aussi un tre de pouvoir .

Du violon, il parle comme l’instrument de tous les possibles. Ce peut tre une uvre d’art, mais aussi un rceptacle fantasmes ou spculations. Un ftiche de notre civilisation, de notre culture. Dernirement, il a eu excuter la copie d’un Stradivarius, le Troppo Rosso , un violon rouge clatant, l’histoire exceptionnelle. Cet instrument vol, martyris, engendra l’criture de son premier rcit (plutt que roman car il affirme ne s’inspirer que de faits avrs). Le parcours qui l’a men fabriquer des instruments, devenir un luthier reconnu, recherch, puis crivain s’avre, lui, un tantinet tortueux.

Frdric Hubert Chaudire nat en 1963 Dieulefit (Drme) dans une famille de plasticiens, peintres, sculpteurs. De cinq neuf ans, confi la DDASS, il vit en Institut Mdico Pdagogique au milieu de caractriels. Les colres, les caprices, la toute-puissance, il connat. Mais, c’est dans cette institution qu’il vit aussi ses premires expriences littraires avec Elisabeth Bing, une des pionnires des ateliers d’criture en France. Adolescent rvolt, il se passionne pour le rock, collectionne les disques, joue dans un groupe, Rutabaga, cumant les Cvennes. De fil en aiguille, j’ai commenc fabriquer des guitares pour les copains et puis j’ai trouv que les violons, taient particulirement intressants, mystrieux. Je suis parti faire une cole en Angleterre . En 1986, il s’installe Montpellier et cre depuis un violon par mois. S’il s’tonne encore d’avoir obtenu en 1989 et 1992 le premier prix du concours de sonorits Maurice Vieux pour ses altos, plus de trois cent de ses instruments dissmins dans le monde entier font aujourd’hui le bonheur de musiciens prestigieux.

L’activit manuelle a chez lui le pouvoir de librer esprit et mmoire qu’il remplit alors d’histoires... D’histoires de violons, en errance, en majest, qu’il couche bientt sur papier. Il fournira ainsi d’abondantes chroniques sur les instruments rares Radio France, puis pour The Strad, mensuel anglais de rfrence. Le troppo rosso command Stradivarius par Philippe V d’Espagne, vol, transform en cendrier par un jazzman abruti par l’alcool, la drogue et le dpit, dans les annes cinquante, le sduit. Il crira ses Tribulations qui couvrent trois sicles d’histoire, traversent les continents de Crmone (Italie) patrie des Stradivarius pres et fils jusqu’en Amrique. Il ira mme jusqu’ faire revivre le bois du violon, coup sous la lune noire de Janvier 1705. Les gmissements de l’outil retir de la plaie succdent aux sons lourds des frappes, pendant que les vibrations gnres par les impacts se propagent dans le sol parsem des clats blanchtres du sapin.

Puis il laissera Antonio Stradivari, tre retors, autoritaire, le soin d’agencer l’instrument. Le violon termin passera de mains en mains, tour tour flatt, dmantibul, reconstruit, vendu, vol, bless ... A travers les vicissitudes de l’instrument, Chaudire donne aussi voir une galerie de portraits : luthiers, musiciens, marchands, assureurs, voleurs... avec en toile de fond tous les aspects sociologiques, musicologiques, financiers, voire politiques qui font du violon un monde dans le monde. Si le style sec, nerveux, ainsi que le respect des faits s’apparentent au journalisme, le rcit prend parfois des colorations crpusculaires et fantastiques et se termine en enqute policire sur fond de jazz, de beuveries, de dchance. L’auteur, qui prouve de l’empathie pour les multiples ressources des tres humains, inocule au texte une dimension morale exigeante. Il y juge les hommes l’aune d’une ide de perfection, jamais inaccessible (beaut, musicalit d’un Stradivarius...), tout en les confrontant leurs actes. Un des intrts du livre est de dsacraliser l’instrument et son institution en dmontrant que l’art engendre aussi bien le sublime que la crapulerie. Pas du tout nostalgique, l’crivain-luthier pense toutefois que notre poque a perdu l’harmonie, le charme des proportions. Quant on lui rappelle que dernirement un nord-amricain a voulu transformer un Stradivarius vol, trouv sur une benne ordures, en bibliothque pour disques compacts et qu’on lui demande d’o vient ce besoin de destruction, ce sadisme envers les instruments de musique, Frdric Chaudire rpond que l’instrument engendre cette violence. Le violon est aussi un instrument de torture qui demande un travail et des sacrifices normes. Le milieu du violon ne donne qu’une image, magnifique, prestigieuse. Dans les coulisses, la musique est faite de larmes, de sang et de silences. Pour en vivre, il faut aller au supplice. Un peu comme la littrature, non ?

Dominique Aussenac

TRIBULATIONS D’UN STRADIVARIUS EN AMERIQUE, FREDERIC CHAUDIERE, Actes Sud.

292 pages, 20


 
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