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mercredi 15 janvier 2003, par
Nul besoin de présenter sa carrière, quoi qu’il ne soit pas certain que vous connaissiez autre chose que son rôle dans les Deschiens... Gentillesse et bonhommie accompagnent les paroles de François Morel, recueillies par Rodolphe Gayrard à l’occasion des réprésentations montpelliéraines de son dernier spectacle. Tout plein d’espoir pour le théâtre il reste !
R. G. : Je reois Jean-Fran.... Euh... Pardon ! Franois Morel.
F. M. :Dj, premire erreur.
R. G. : a commence trs bien !... Qui nous fait l’honneur d’tre prsent dans le studio pour parler de son spectacle " Les habits du dimanche ", que vous jouez au Thtre Jean Vilard, que vous ne connaissez pas.
F. M. :Pas du tout.
R. G. : Dont on se demandait s’il y avait un canap pour faire une petite sieste...
F. M. :Ben, on sait pas ! On a quand mme une vie pas facile, hein, on nous emmne dans des villes... on les connat pas forcment. Montpellier j’connaissais quand mme, parce que je suis venu plusieurs fois ; jouer notamment. C’tait pas l, c’tait au Treize vents. Et puis j’connais autour, je connais bien Nmes, Ste, et je vais des fois aussi Montpellier juste pour le plaisir.
R. G. : C’est une belle ville. Alors on va pas vous prsenter...
F. M. :Si. (rires)
R. G. : Franois Morel, donc, on connat votre cursus. Simplement, propos du spectacle " Les habits du dimanche ", c’est un roman, l’origine, que vous avez adapt.
F. M. :En fait y’a eu pas mal d’aller -retour entre le thtre et euh... l’criture plus littraire, on va dire. C’est dire que, au tout dpart c’tait une invention, une improvisation devant Jrme Deschamps et Macha Makeieff, c’tait avant... C’tait la premire fois que je les rencontrais c’tait un stage, et je devais parler de moi ou chanter une chanson, ou n’importe quoi. Et j’ai invent une histoire, je leur ai dit que mon pre tait dans les camemberts, il aimerait bien que je reprenne la fromagerie, et ma mre tait chanteuse et elle voudrait que je fasse artiste.
R. G. : Vous vous tes invent une famille, en fait.
F. M. :J’me suis invent un truc comme a, et tous les gens m’ont cru. Donc j’avais dit ... Je faisais un peu le vellitaire, comme a, en disant je sais pas trop, non.... Donc, j’essaie de connatre des metteurs en scne en vue, et je sais pas ce que je ferai, je dciderai p’tet’ aprs, en mme temps le Camembert c’est p’tet’ plus sr.
R. G. : Plus de dbouchs que comdien ?
F. M. :Dans l’fond j’suis pas sr. Et partir de l, j’ai crit. partir de l, dj j’ai travaill avec Deschamps et Makeiev quelques annes plus tard, mais entre temps j’avais... j’ai crit un spectacle, je m’suis dit Tiens, c’est pas mal comme point de dpart. C’est dire parler de l’enfance, le moment o on peut avoir tous les rves, et puis o on est face sa vie en s’disant qu’est-ce qu’on va faire ? est-ce qu’on va se rsigner avoir une vie d’adulte comme on nous la prsente, ou est-ce qu’on va essayer de rver un peu et puis... d’avoir des dsirs ?
R. G. : Justement propos de rves, on a l’impression que cette enfance... On sait pas si vous l’avez vcue ou si vous l’avez rve. Y’a des personnages rels, fictifs, on se dit que vous l’avez vcue, comme a, comme dans un demi-sommeil... o toutes sortes de gens, de... personnages un petit peu fantasmatiques apparaissaient.
F. M. :Ouais. C’est aussi un spectacle sur la solitude d’une certaine manire. C’est dire que j’avais l’impression que ce spectacle je pouvais le raconter que tout seul, parce que justement y’a des personnages rels...
R. G. : Pourtant Adrien il est pas tout seul, il a un pre, une mre, un frre, une sur.
F. M. :Ouais mais c’est son regard, c’est lui qui fait le lien entre les personnages, entre la vie relle et puis la vie imagine. C’est dire que oui, il parle de son pre qui est dans les Camemberts, de sa mre qui rve d’tre dith Piaf et qui adore Tino Rossi, de sa sur dont il est fou amoureux, de son petit frre qu’il mprise parce que c’est un petit frre... Et puis ct de a y’a toutes les angoisses, tous les fantasmes de l’enfance que tout le monde vcu. Et en les disant sur scne, je me rends compte que a fait vraiment partie de...
R. G. : Du patrimoine de tout le monde ?
F. M. :Ouais, absolument. C’est dire que chacun a du rver sa mort quand il tait petit, en se disant est-ce que mes copains vont suffisamment pleurer ? Tout le monde a rv la mort de ses proches, et tout a. Et disons qu’on a eu des chagrins invents, comme a, et fantasmatiques, un peu.
R. G. : Je sais pas si vous allez me rpondre, mais pour vous, quand vous tiez enfant, la mort tait une vraie proccupation, ou c’est plus pour nourrir le spectacle ?
F. M. :Ben je crois que c’tait une vrai question, et c’en est toujours une, enfin moi j’crois, oui. Non non, c’tait pas... je crois pas qu’ce soit fabriqu, enfin... D’ailleurs, je trouve qu’elle est, entre nous, un peu trop prsente, quoi. Si je me faisais une critique, c’est que j’me dis... De temps en temps j’me dis, quand j’fais par exemple le spectacle en rptition tout seul, j’me dis Mais qu’est-ce que c’est sinistre ! C’est c’que m’a dit... J’allais voir une dame, une voisine qui avait un lumbago, et le fait qu’elle ait un lumbago, elle tait immobilise est ce qui m’a permis de lui rciter mon texte pendant une bonne priode... Et elle disait Mais, chaque fois que tu me le rcitais j’me disais " mais comment il espre faire rire avec des choses aussi sinistres " ?
R. G. : Comment vous y arrivez justement ? Les gens ragissent mieux que ce que vous croyiez ? ils sont moins angoisss ?
F. M. :Je sais pas. J’crois qu’c’est le fait aussi de... Des fois c’est... on rit juste parce qu’on reconnat notre vie sur scne, y’a un truc comme a, tout d’un coup, un personnage tout seul sur scne raconte des choses, et puis le fait qu’il raconte des choses finalement trs intimes, et qu’il ose le dire devant mille personnes, a fait rire, parce que a donne un effet de surprise, a...
R. G. : Je crois savoir qu’on vous a dit, la sortie d’un spectacle, que notre propre enfance tait pas trs originale, mais qu’on se sent moins seul...
F. M. :J’ai ador a. J’ai ador a, oui, qu’un spectateur me dise a. Oui, parce qu’il tait vraiment sincre. Il disait ah vraiment quand on voit votre spectacle on se sent pas original, parce que tout c’que vous racontez on l’a ressenti, et puis c’est vrai il a pris un petit temps puis il a dit On se sent moins seul. Et j’ai trouv a joli, ce On se sent moins seul, parce que dans le fond, moi si je fais du thtre c’est pour a. Pour qu’on se sente moins seul. Moi quand je suis sur scne, et puis, moi aussi quand je suis fans la salle... Voil, a sert a, le thtre : se sentir moins seul., profondment.
R. G. : J’ai cru dceler une sorte de remise en question du temps. Dans votre criture, le temps n’existe pas. L’enfant qu’on tait, on l’est toujours, que finalement il a juste un peu grandi, grossi, mis du poil la barbe, mais que finalement il est toujours l, comme si le temps n’existait pas tel qu’on le conoit.
F. M. :C’est une perception personnelle, en fait, de chacun. C’est dire que souvent on a l’impression que le monde bouge autour de vous, que les autres grandissent, russissent faire des choses de leur vie, et puis nous, l’intrieur on se sent toujours parfois le petit gamin qu’on tait avec ses fragilits, ses inquitudes. Donc c’est un peu a que je raconte, mais dans le fond on se rend compte que finalement le temps passe malgr lui parce que, justement y’a des moments... C’est mme trs... Le spectacle est trs scand par le temps, les rendez-vous : le 11 novembre, le mois de janvier ou on doit prsenter ses vux, le temps est tout le temps prsent, et puis aussi les vnements de la vie.... C’est dire il y a un moment un grand-pre meurt, un moment donn, une sur se marie, enfin, des choses comme a...
R. G. : Les gens partent, en fait, les gens quittent l’univers.
F. M. :Ouais. donc on sent quand mme que le temps passe, et puis que lui, il n’a pas toujours conscience de a mais... Y’a des gens qui m’ont dit aussi qu’ils avaient eu l’impression de le voir grandir. Donc, j’pense aussi que... en fait j’en sais rien ! Mais j’crois aussi, c’est c’que j’aime bien au thtre c’est qu’il y ait des choses qui nous chappent.
R. G. : Finalement on sait pas si c’est du lard ou du cochon, l’histoire que vous racontez. On sait pas quelle est la part de vrit. Vous avez volontairement truqu un petit peu le jeux, quoi, vous avez rajout des personnages...
F. M. :Ouais ?... Moi j’trouve a, enfin... J’sais plus qui avait dit mais j’aime bien la formule, c’est... crire, c’est inventer avec des souvenirs. C’est ce que j’ai essay de faire, j’ai invent. C’est dire que aucune anecdote est vraie, ou trs peu. Si, j’me souviens que ma mre, une fois, on se moquait des chansons de Tino Rossi, et elle m’avait dit cette phrase dfinitive : Vous verrez plus tard, quand vos enfants rigoleront avec les chansons d’Adamo.
R. G. : (Rire) Elle s’tait pas trompe !
F. M. :Je l’ai mis de ct, j’me suis dit... C’est marrant parce qu’ l’poque Adamo tait une grosse vedette, et j’ai mis a d’ct en m’disant peut-tre que a fera rire un jour. Et en fait ma mre fait rire tous les soirs grce cette phrase immortelle.
R. G. : Une faon de leur rendre hommage, ainsi qu’ votre grand-pre, je sais pas s’il a exist, ce grand-pre l...
F. M. :J’ai jamais connu de grand-pre, moi, jamais.
R. G. : Alors comment vous avez fait pour inventer ce personnage ? Vous avez forcment puis en vous, ou...
F. M. :Oui, je crois que je me le suis invent un peu idal, hein, un grand-pre... Sans doute aussi des souvenirs de gens qui tait pas des grands-pres moi mais, des gens que j’ai pu rencontrer. Oh, il est pas si loin que a non plus de Michel Simon dans Le vieil homme et l’enfant, il a un petit ct aussi... le grand-pre de Brassens, enfin les grands-pres que raconte Brassens qui sont des gens qu’ont d’la vie, quoi, jusqu’au bout et qui font pas piti.
R. G. : Alors vous, votre enfance... Enfin, cette histoire l se passe dans les annes 60. Est-ce que vous pensez que les artistes du futur pourront mouvoir de la mme faon quand ils raconteront leur enfance des annes 90 ?
F. M. :J’pense, oui.
R. G. : Vous pensez que le temps de l’enfance est toujours le mme quelle que soit l’poque ?
F. M. :Non, a a chang. Les familles ont chang, les enfants sont changs. Nous on appartient une gnration o on avait pas les clefs de l’appartement ou de la maison dans nos poches quand on rentrait chez soi, parce qu’il y avait toujours quelqu’un la maison. Maintenant, c’est plus compliqu. Enfin, c’est plus compliqu, c’est diffrent...
R. G. : Vous pensez que les poques ont gard la mme posie, qu’il y aura toujours la mme posie quand on racontera son enfance quelle que soit l’poque ?
F. M. :Je pense que c’est pas les poques qui sont potiques, c’est les regards qu’on peut porter sur elles qui peuvent l’tre ou pas. Mais dans le fond, je pense qu’il y a forcment.... La posie... y’a une posie du Nintendo, je pense, de la tl...
R. G. : Y’a de la posie dans le Nintendo ?
F. M. :Pas forcment, mais dans le regard qu’on peut porter l-dessus srement, oui. Je pense, je crois. Enfin, j’ai l’impression. Enfin en tout cas a serait intressant. Je pense un petit peu que dans les annes 60, o on tait diffrent sans doute par rapport aux gnrations nouvelles, c’est qu’on tait assez peu occups. C’est dire qu’il y avait moins de choses pour... on allait l’cole, et puis le reste du temps, on allait voir des copains, j’sais pas c’qu’on faisait, on allait la piscine des fois, mais on.... On s’emmerdait aussi assez souvent. Enfin y’avait des priodes d’ennui, et on sentait que a n’angoissait pas les parents de se dire Tiens ! il s’emmerde, alors que maintenant, j’ai l’impression qu’on donne un maximum d’activits aux enfants, et que notre peur du vide on doit la placer sur nos enfants. On les inscrit plein de cours, des trucs...
R. G. : Vous pensez que les enfants d’aujourd’hui s’emmerdent moins, ou qu’ils s’emmerdent pareil, diffremment, devant la tl par exemple ?
F. M. :Ben. J’ai l’impression, moi, qu’on est moins cratif quand on s’emmerde devant la tl que quand on s’emmerde devant la pluie qui tombe. Parce que quand on regarde par la fentre, et qu’on entend pas les btises et conneries de M6 ou tout a, on est plus prt rver sa vie, quoi. Et justement tre un peu philosophe comme les enfants peuvent l’tre, c’est dire s’dire pourquoi on est au monde, et pourquoi on est l, et puis qu’est-ce qu’on va faire de notre vie ?
R. G. : Peut-tre que ce vide dont vous parliez, il laisse la place finalement... finalement c’est pas vide, c’est une place vacante pour la cration, pour autre chose.
F. M. :Ouais ouais. Moi je trouve a important l’ennui. Je trouve que c’est bien. C’est bien de s’ennuyer de temps en temps. Et je fais mme mon maximum pour tre le plus chiant possible pour vraiment que vos auditeurs soient forms...
R. G. : Non, vous n’avez aucun talent pour ennuyer les gens.
F. M. :Vous tes trs aimable !
R. G. : Je vous en prie. Ce spectacle est complet, est-ce qu’on vous reverra dans la rgion ?
F. M. :Je sais plus... Je crois pas ! J’rflchis... J’l’ai jou plein de fois en province... J’ai jou au Thtre de la Renaissance Paris pendant quatre mois et demi, et ben sinon, j’tais en province tout le temps, j’l’ai cris en province et puis... J’ai fait une tourne avant Paris, et j’ai fait une tourne aprs Paris. Donc, Paris est une des villes par lesquelles je suis pass.
R. G. : Vous aimez dire que Paris n’est pas la seule ville de France, ou pas la plus importante.
F. M. :Oui oui. Franchement pour tre tout fait sincre, il y a une tension supplmentaire parce qu’il y a un peu tous les journalistes, un peu plus d’acteurs et tout a, plus de gens du mtier.
R. G. : Mais le public est le mme ?
F. M. :Il est moins chaleureux, en gnral qu’en province. paris ils viennent plus dans la perspective de juger un spectacle, de savoir ce qu’il vont en penser, alors que le rapport est plus simple avec des spectateurs de province, me semble-t-il. C’est dire qu’ils sont aussi content qu’on vienne les voir, et ils viennent pas pour juger, ils viennent passer un bon moment. Mais c’est pas non plus dfinitif. Y’a des publics formidables des fois le soir Paris mais globalement... mais c’est peut-tre aussi le fait justement qu’il y a des professionnels et... Moi je joue plus pour le public que pour les journalistes. Excusez moi de vous dire a.
R. G. : Je suis pas journaliste. Ou lala, loin s’en faut. Une question plus gnrale sur le thtre, pour finir. C’est pas un avis de spcialiste que je vous demande mais votre avis de comdien. Quelle est la sant du thtre, comme il se porte en ce moment ?
F. M. :J’ai l’impression que je vois pas ce qui pourrait remplacer le thtre. C’est dire que... C’est pas l’art le plus populaire qui existe en ce moment, mais je pense que la qualit de l’change, elle est plus rare au thtre. J’ai l’impression que les gens qui viennent passer une soire au thtre, ils en sortent pas tout fait pareil. Enfin, je trouve que c’est un vrai moment d’change, quoi, c’est un moment de... simplement humain entre des gens, sur scne, qui on prpar quelque chose, qui ont quelque chose dire aux gens qui sont devant eux... et puis... C’est un change, quoi. J’vois pas c’qui pourrait remplacer cet change l, donc... Je pense que depuis des sicles, on va dire, le thtre va mal, et puis en mme temps il continue toujours y avoir des gens qui osent aller sur scne, et puis des gens qui ont le courage d’aller entendre ces gens la, en allant dans les salles, et puis a continue quand mme, quoi. Moi je crois que... Je peux m’ennuyer terriblement au thtre. Quand on s’ennuie au thtre on a chaud, on sait pas o mettre ses jambes, c’est terrible ! Alors qu’au cinma, on peut mme s’ennuyer confortablement devant un film mauvais. Mais quand on a du bonheur au thtre, il me semble qu’on a le souvenir de ces soires la pour toute notre vie. Moi j’me souviens avoir vu Zouk sur la scne du thtre de Caen, et je garderai toute ma vie le souvenir de Zouk sur cette scne la. J’ai vu La Cerisaie de Peter Brook, une fois comme a, aux Bouffes du Nord, et toute ma vie je me souviendrais de cette Cerisaie la, donc j’vois pas... je pense pas imaginer que a puisse mourir.
R. G. : Merci Franois Morel.
F. M. :Merci vous.
propos recueillis par Rodople Gayrard









