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- Étienne Davodeau
mercredi 23 avril 2003, par
Jeff Fernandez, lecteur assidu de bande dessinée, nous ramène chaque année quelques interviews d’auteurs présents au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Rencontré lors de la 30ème édition du Festival, Étienne Davodeau, auteur réaliste et directeur de collection aux éditions Delcourt témoigne de ce que le quotidien peut faire la nique aux super-héros souvent pris à tort pour les seuls représentants de cet art graphique et littéraire.
J. F. : tienne Davodeau bonjour.
E. D. : Bonjour.
J. F. : Vous venez d’achever une trilogie de polar avec Ceux qui t’aiment, alors puisque la trilogie est finie, parlons de la gense...
E. D. : La gense de... de cette... de cette srie de trois livres, c’est en fait l’envie de... de dvelopper un thme, sous un mode, disons, de polar en bande dessine... des thmes qui tournent autour de... de... comment dire a ? De l’chec de rapports humains, et de la valeur qu’on donne aux gens, et puis de... Enfin, quand je dis l’chec, c’est surtout l’chec de communication qui nous pousse, par exemple, ... concrtement kidnapper des personnes. Donc, j’avais trois histoires en ttes, autour de ce thme du kidnapping. Donc c’est ces trois histoires l qui composent cette trilogie que j’ai appel Un monde si tranquille.
J. F. : En quelques mots, l’histoire de Ceux qui t’aiment ?
E. D. : Alors, Ceux qui t’aiment, qui est le dernier tome, encore que les trois histoires puissent se lire totalement de faon indpendante, Ceux qui t’aiment raconte l’histoire d’un joueur de foot extrmement connu dans le monde entier, qui serait un peu l’quivalent de Zindine Zidane, que moi j’ai surnomm Titou. En fait dans mon esprit c’est une sorte de croisement improbable entre Zidane et Tintin, c’est dire c’est un hros, au sens... Au sens o les mdias nous proposent ce genre de hros, c’est dire des personnages qui... qui ne servent qu’ vhiculer des notions, qui n’ont pas de valeur propre, qui n’ont pas de... qui n’ont pas de dfauts par exemple. Zidane n’a pas de dfauts, Tintin n’a pas de dfaut, c’est un peu inquitant, enfin j’veux dire, c’est... un tre humain normal a des dfauts. Donc voil, j’me suis servi d’ce thme-la. Donc ce joueur de foot est kidnapp, par un type qui est... qui vient d’tre vir d’une entreprise, qui elle-mme est le sponsor du club qui emploie le joueur. Donc c’est un jeu, c’est une farce, c’est une comdie un peu sarcastique autour de la valeur... dmentielle qu’on accorde ce joueur, qui est pay des millions d’euros par mois, qui est adul, et tout a. Et puis ct de lui, un autre tre humain qui bossait dans une fabrique de pizzas et qui est lourd, et qui selon ce qu’on lui dit ne vaut plus rien. Donc, videmment c’est un thme un peu... un peu froid comme a, mais j’ai essay d’en faire une sorte de comdie un peu acide, un peu ironique.
J. F. : Mme pour une comdie, il y a des passages qui sont... assez dur accepter, vivre. Je pense notamment cette phrase de cet homme qui travaille dans les pizzas et qui s’est fait virer, Pascal, qui dit page 29, en s’adressant au footballeur qui il a coup un doigt : "Vous avez de la chance. Qu’est-ce que vous savez faire de plus que moi, au fond ? J’emballais des pizzas, vous tapez dans un ballon... a se vaut".
E. D. : Oui c’est a, en fait, c’est... Ce sont deux fonctions, deux capacits de deux tres humains. Normalement a se vaut. J’veux dire, le... Une des deux fonctions, savoir taper dans un ballon, se retrouve attribue d’une valeur phnomnale, qui ne devrait pas... enfin qui, mon avis, est totalement exagre. Et donc c’est cette espce de... de perte de repres qui est un peu le sujet de ce livre-la. C’est dire que ce type qui tape dans le ballon, qui joue au football, se retrouve dans une position de... de star. Bon, videmment il est milliardaire, mais c’est pas a l’important, c’est un dtail, mais il se retrouve dans une espce de position rfrentielle gigantesque... pour si peu ! Finalement, c’est rien d’autre que, normalement, un loisir, un divertissement. Alors que l’autre individu, qui fait a pour subsister au sens le plus strict, se retrouve dans une merde noire, sans y tre pour rien, et tout a pour deux fonctions... qui se valent, si on les regarde plat.
J. F. : Donc a pose le problme de qui est la victime ?
E. D. : En fait, de faon gnrale, quand j’cris des scenari pour les bandes dessines que je dessine, je... j’aime bien avoir des personnages ou des situations toujours un peu... non pas ambigus, mais en tout cas qui soient jamais trop... manichennes ou qui soient jamais trop bipolaires, quoi. Noir ou blanc, tort ou raison, bon ou mchant... Il me semble que ce sont des principes narratifs qui ont longtemps fait du mal la bande dessine. Qui fonctionnent effectivement, traditionnellement sur le mode du hros ; encore une fois Tintin, hein, c’est pas pour rien que le personnage en question une sorte de houppette, j’lui ai pas mis d’chien blanc, mais en tout cas il aurait pu en avoir un... Le hros tel que la bande dessine le dfinit habituellement, c’est un type un peu... c’est un type humain qui me semble compltement improbable, et un peu dangereux, un type comme a, une sorte de surhomme... Moi, les personnages que j’utilise, effectivement, sont... j’essaye de faire en sorte qu’ils soient come nous tous, c’est dire parfois bons, parfois pas, parfois courageux, parfois lches, parfois intelligents, parfois idiots, et donc je n’installe personne dlibrment en tant que victime ou en tant que coupable, enfin... j’essaye de le faire. Je laisse le soin au lecteur d’apprhender la chose.
J. F. : a fonctionne, moi je me suis pos la question. Vous posez effectivement dans ce livre la question de la socit dans laquelle on vit.
E. D. : Oui, c’est a. Mais il me semble que... Que ce soit en bande dessine, en cinma ou en littrature, le polar, mme si moi je le frquente un peu parfois dans ses marges, le polar ou le... le roman noir a cette fonction-la, a cette fonction de poser la question de... dans quel environnement on vit, et dans quelle mesure sommes-nous responsables de l’environnement dans lequel on vit, mme si on le trouve parfois assez ngatif. C’est pas... c’est vraiment un thme fondamental, me semble-t-il. Enfin, en tout cas, moi dans les livres que je fais, c’est un thme un peu rcurent, quoi. Il y’a beaucoup de choses autour de nous qui nous horripilent, qui nous scandalisent, qui nous dgotent, qui nous attristent, et pourtant, c’est le monde qu’on a fait, on a une part de responsabilit invitable, enfin, chacun de nous. Le monde est ce qu’on en fait, je crois. Et voil, c’est le sujet que je creuse depuis, 10-12 ans dans mes bandes dessines, quoi. J’essaye de faire a de faon ludique, de faon non didactique, et donc j’essaye de donner un peu de recul mon propos, mais bon, voil, c’est vraiment le sujet qui m’intresse, a.
J. F. : On pourrait vous reprocher de dresser le portrait d’une vie qui est jamais trs simple. Certes dans la plupart de vos livres on est dans le rel, mais le rel n’est pas toujours tel que vous le prsentez. On a presque l’impression que vous prsentez une certaine facette du rel.
E. D. : Probablement. J’veux dire... J’pense pas reprsenter plus le rel, par exemple, que les auteurs de Largo Winch. Sans doute, probablement qu’il existe quelque part dans le monde des gens qui vivent comme Largo Winch, sur des yachts, dans des hlicoptres, avec des tops models sur les plages des Carabes, c’est possible. Simplement, moi c’est pas l qu’je vis, moi je vis dans un environnement tout fait... tout fait " normal ", ce que ce bon Mr Raffarin doit appeler la France d’en bas, j’imagine. C’est dire que moi je vis autour de... avec des gens qui sont salaris, qui ont des problmes d’argent... mes amis sont pas des artistes, je vis pas dans les cercles mondains parisiens. Je vis dans un petit village de l’Ouest de la France, et je ne me sens pas autoris utiliser pour mes livres autre chose que c’que j’connais, ou ce que j’ai pratiqu. Donc, c’est la notion du point de vue. Je m’exprime et je parle du point de vue qui est le mien. Si j’tais un riche hritier et que je vivais dans les hautes sphres du pouvoir, probablement que j’aurais fait une sorte de Largo Winch, mais c’est pas mon cas. Voil, j’me sens pas autoris, ni capable d’ailleurs de bien raconter des choses que je connais pas.
J. F. : En fait c’est une forme d’engagement ?
E. D. : Je sais pas. Moi, quand on me dit "engag"... la question qui me vient c’est toujours engag par qui ? Je me sens engag par personne, je me sens simplement...
J. F. : Engag par le monde dans lequel on vit.
E. D. : Je me sens concern par le monde dans lequel je vis, et puis aussi je... je pense que quand on fait un livre, ou quand on fait un film, on a une responsabilit. Je pense pas qu’on puisse faire un bouquin o des types dzinguent au fusil mitrailleur des tonnes de gens, et puis aprs se plaindre de la violence du monde. Parce que le bouquin qu’on vient de faire participe de faon objective la violence du monde. Donc, j’essaye de tenir compte de a, de tenir compte du fait que faire un livre, c’est une responsabilit. Comme n’importe quel autre acte, mais au moins autant, puisqu’il a une porte qui fait que... il faut faire gaffe.
J. F. : Vous revendiquez cette tiquette d’auteur contemporain de bande dessine raliste. Est-ce que vous vous sentez porche d’auteurs comme Jo Saco ?
E. D. : Ah, ben Jo Saco, c’est un auteur effectivement qui n’est pas pour rien dans mon... dans le fait qu’avant Ceux qui t’aiment j’ai fait un reportage sur une bande dessine qui s’appelait Rural, c’est une envie que j’avais depuis longtemps et qui a t conforte par la lecture des bouquins de Jo Saco, des bouquins qu’il a faits en Palestine, et en Isral. C’est vrai que ces bouquins, et d’autres, ils sont effectivement ultra minoritaires, mais y’en a quand mme quelques-uns uns, prouvent que la bande dessine a les moyens de faire a. Une fois que Saco fait Dans la bande de Gaza, la discussion est close : On peut... Enfin ’la discussion est close’... Non, la discussion ne fait que commencer, j’veux dire, mais la preuve est amene, elle est pas discutable : La bande dessine peut servir raconter le rel au sens strict. Et quand j’ai fait Rural, c’tait cette ide-l qui m’animait. Je pense mme globalement que la bande dessine n’a pas de sujet interdit, ni de domaine qu’elle ne peut pas explorer. Traditionnellement elle est dvolue l’vasion : les gens lisent de la BD pour se vider la tte aprs une journe de boulot. Donc c’est vrai que dans ce cas l, les mondes imaginaires, la science fiction ou l’heroic fantasy est approprie. Mais c’est un mode de fonctionnement qui est un peu autiste. C’est dire qu’on se coupe du monde, on cre un monde dont on cre les rgles et dont on est une sorte de dmiurge. Je dis pas que c’est de la bande dessine de merde, c’est pas ce que je veux dire, mais y’a des bons et des mauvais bouquins dans ce domaine-la aussi, comme y’en a dans la bande dessine raliste, mais c’est un procd qui m’intresse pas, ni en tant que lecteur , ni en tant qu’auteur.
J. F. : Est-ce que c’est pour cette raison que vous faites de la bande dessine ? Si vous aviez eu le choix entre journaliste et auteur...
E. D. : Non, j’ai... d’ailleurs je l’avais. J’aurais pu faire en sorte de devenir plutt journaliste. Non, la bande dessine est un mdia riche qui m’intresse depuis longtemps, je ne suis pas un... ni un journaliste frustr, ni un cinaste frustr, je me sens vraiment bien en tant qu’auteur de bande dessine, c’est vraiment une faon de raconter une histoire qui me correspond tout fait. Je ne suis pas attir, par exemple, par le cinma, qui me semble d’une lourdeur et d’une complexit invraisemblables. C’est vrai que d’un point de vue mdiatique, on est trs dfavoris, mais en change on gagne une grande tranquillit, une grande libert. On peut faire de la bande dessine, maintenant avec l’volution des choses, du contexte ditorial, on peut peu prs faire la bande dessine qu’on souhaite, sans vraiment beaucoup de limites. Maintenant les bande dessine avec beaucoup de pages se font, les bandes dessines sur n’importe quel thme peuvent se faire. Le problme de la russite du projet reste entier, videmment, mais les ouvertures n’ont jamais t telles qu’aujourd’hui.
J. F. : Est-ce que a a t difficile pour vous quand vous avez commenc ce travail il y’a quelques annes ?
E. D. : Dj, naturellement, les livres que je faisais, quand c’tait des fictions comme l’est encore Ceux qui t’aiment, mes livres taient dj trs ancrs sur le rel, c’est dire que les choses qui s’y passaient auraient pu se passer dans la ralit. Donc, passer le cap de quitter la fiction pour aborder le reportage ou le documentaire n’tait pas une marche sui grande que a franchir puisque, en fait, c’tait presque une suite logique de mon travail. Mais c’est vrai que quand j’allais voir des diteurs en leur disant Ouais j’ai une ide, je vais faire un reportage sur une ferme, j’vais montrer la traite des vaches et le trac de l’autoroute, en bande dessine... il est pas tonnant que des diteurs demandent un peu ... au moins en voir un peu plus, prendre le temps, quoi. Donc a ne s’est pas fait... trs facilement. Mais bon, j’ai cette espce de manie qui fait que moi je... je fais mon projet tel que je l’entends et aprs, je vois o il peut atterrir, je vois comment il peut se faire. Et pour le cas de Rural, j’ai commenc faire le livre sans avoir de contrat d’dition, en comptant sur le poids des pages pour faire flchir quelqu’un.
J. F. : Bien vous en a pris parce que ce projet est sorti, aux ditions Delcourt, d’ailleurs c’est un livre qui a pas mal march et qui vous a propuls dans le fauteuil de directeur de collection. On va y revenir mais parlons de Rural, le succs de ce livre, finalement... vous aviez raison de passer le cap du reportage et du commentaire.
E. D. : Euh... C’est pas comme a que je vois les choses. Je crois pas qu’on ait raison parce que le livre se vend beaucoup. a impliquerait que pour mes prcdents bouquins j’aurais eu tors, par exemple. Enfin j’fais pas de lien entre... le destin commercial d’un livre et sa valeur intrinsque. Ceci dit, effectivement, il s’est vrifi une chose qu’on n’attendait pas forcment, en tout cas que mon auditoire n’attendait pas, c’est qu’il y a un vrai public pour ce genre de livre. Rural raconte une histoire vraie, c’est un reportage, un documentaire sur d’une part la vie d’une ferme dont les agriculteurs dcident de passer en mode bio, et d’autre part sur le fait que cette ferme est coupe en deux par une autoroute. Et donc, c’est la collision de ces deux approches de l’environnement que je raconte. C’est vrai que dit comme a, c’est pas... c’est pas emballant, quoi. Simplement, je pense qu’un auteur, s’il arrive trouver... la porte d’entre dans un rcit du rel, il peut en faire quelque chose qui se lise comme une fiction. Sauf que l, le fait de savoir que les personnages sont des vrais gens qui vivent, et qui ont dit ce qu’on est en train de lire, donne une sorte de valeur de tmoignage qui est assez intressante. Et effectivement, la publication de Rural...les chiffres de vente ont dpass trs largement les prvisions, et mme les espoirs. Donc a a au moins l’avantage de... de laisser la porte ouverte, c’est dire que si je reprsente un projet comme a, j’le ferai trs prochainement, on va pas s’vanouir d’horreur devant l’ide, quoi.
J. F. : C’est vrai que dans Rural, on peut vraiment s’identifier aux personnages, et on ressent plus fort ce qui leur arrive. Je pense notamment l’expropriation de cette famille.
E. D. : Oui, je crois que c’est une des... un des avantages de a, c’est que en lisant a on a pas des motions fictives. Puisque c’est pas une histoire fictive. On sait que Catherine et Philippe, les personnes dont vous parlez, ils ont vraiment pris a en pleine gueule. a a t un drame pour eux. Et eux en entendent beaucoup parler maintenant. C’est dire que c’est une histoire qu’ils voquaient trs peu. Ils savaient qu’en acceptant de me raconter leur histoire ils en auraient parl, mais je crois en fait que a a servi aussi pour eux ... a a fait une sorte de thrapie, quoi. Mais pour le lecteur c’est vrai que a donne une dimension supplmentaire. J’espre... c’est comme a que les gens le ressentent.
J. F. : Au-del du fait que tout un public est touch par l’histoire de Rural, est-ce que vous pensez que la bande dessine que vous faites, cette bande dessine contemporaine raliste, peut avoir un poids ou une fonction de...c’est peut-tre un peu fort, de contre-pouvoir dans cette socit dans laquelle on vit ?
E. D. : Euh... D’un point de vue plus gnral, je pense que le travail cratif, le travail artistique doit tre a. Notamment dans le contexte o on est maintenant, o les choses ont toutes une valeur marchande, ou n’ont que cette valeur-l, quoi. Et puis avec toutes les drives qu’on connat maintenant... Je pense que moi je fais partie de ces gens qui pensent que l’art a une vocation sociale, aussi. Pas seulement. Elle peut pas suffire... je pense notamment certains auteurs de polars, je parle de roman, qui font des bouquins o le... le simple fait de dire du mal de l’extrme droite semble suffire. Il n’empche que il faut aussi que a ait une valeur artistique, mais il me semble qu’ la valeur artistique incombe aussi une valeur... un rle social. Je pense que l’art a un rle social. Je trouve vain et dangereux qu’il se dconnecte du monde.
J. F. : Pour vous le fait de faire de la bande dessine comme a, c’est vital.
E. D. : Oui, j’envisage pas a autrement. Je peux faire aussi des... des cts... Mais y’a toujours un lien, quelque part, quoi. Je me vois pas crer un monde intgralement, et puis aprs faire se drouler l’histoire dans un monde dont j’ai crit les rgles. J’aurais l’impression d’tre en apne, quoi. L’objet, lui-mme, je conois que des gens le fassent, je pense mme que les gens le font bien, et que... C’est pas un jugement de valeur, que je fais, l, c’est un principe qui me concerne pas... je suis pas programm pour a, je sais pas trop comment dire a autrement, quoi.
J. F. : En tout cas vous avez t propuls directeur de collection chez Delcourt suite Rural. Quelles sont les raisons qui vous ont pouss accepter ce poste ?
E. D. : Eh bien... a s’est pass aprs la publication de Rural, et puis aprs avoir constat que l’accueil de Rural tait ce qu’il tait. Donc c’est une ide que j’ai eue conjointement avec quelqu’un qui travaille dans l’quipe ditoriale de chez Delcourt qui est Thomas Rabon. Et tous les deux on a eu cette ide en mme temps, alors on l’a propos Guy Delcourt, et l’ide c’est de continuer sur cette voie la, continuer chercher des gens qui nous proposeraient en bande dessine des rcits du rel, pour dire vague. Donc a peut tre... de l’autobiographie, mais surtout du documentaire ou du reportage. Donc voil : on cherche des gens, donc moi j’en parle des collgues dont le travail m’intresse, dont le travail me laisse penser qu’ils pourraient tre intresss par ce genre de choses. Et puis on essaie d’amorcer ce mouvement. C’est trs long, c’est trs lent, parce que les gens ont tous des bouquins en cours terminer, parce que contrairement une fiction, le sujet on le cre pas, c’est dire que le sujet il faut le prendre l’extrieur, si on l’a pas on l’a pas. On peut pas inventer l’histoire... le jeu c’est d’ouvrir ses antennes, d’couter autour de soi. Et autour de nous y’a plein d’histoires. Mais il faut les trouver d’une part, et puis il fait trouver l’angle pour le raconter. Donc le premier bouquin qui a t publi, c’est le bouquin de Sandrine Revel qui s’appelle Le 11 septembre. C’est un bouquin qu’elle ne voulait pas faire au dbut. Sandrine Revel tait Manhattan le 11 septembre, et quelque mois aprs elle m’a racont a, et je lui ai propos de faire ce bouquin... et elle voulait pas, parce que pour elle c’tait un traumatisme. Et puis j’ai essay de la convaincre et de... justement par ce que son livre est... il est a-spectaculaire, j’veux dire au sens o y’a pas de spectacle, parce qu’en fait c’est... C’est l’itinraire de quelqu’un qui est paum, qui comprend pas, qui parle pas bien anglais, et qui veut pas admettre... C’est pas... a n’a rien voir avec les films qu’on a vu la tlvision, qui sont tellement spectaculaires, qui... qui coupent le souffle. L c’est vraiment un livre qui aborde le sujet par l’intime, par l’infime, par le presque. Et c’est aussi la difficult de ce livre, c’est dire que y’a des gens qui... qui le prennent en se disant "Ouah, a va tre spectaculaire !"... et non. Y’a pas de spectaculaire, y’a pas de... y’a juste un rcit, qui mon avis est trs riche parce qu’il est humble, et qu’il est ct de l’vnement, et qui ne rentre pas dedans, il en fait le tour. Donc voil, a c’est le premier livre, puis je pense qu’il y en a d’autres qui vont pas tarder.
J. F. : Comment les auteurs ragissent-ils cette ide ?
E. D. : Y’a plusieurs cas de figure. Soit l’ide les intresse pas, bon, voil, auquel cas c’est pli ! Soit l’ide les intresse mais ils ont pas de sujet, donc ventuellement, moi je peux proposer un sujet, soit ils me demandent un peu de temps et ils me proposent eux-mmes un sujet. C’est un de ces cas la qui se prsente en gnral ; avec le temps et puis avec le travail, je m’aperois que pour dfinir la valeur possible du bouquin venir, le sujet lui-mme ne donne aucun indice. J’veux dire par-l qu’on pourrait proposer un sujet en or, mais si on trouve pas la faon de la raconter... c’est a le ct fondamental de ce genre de livre, ben a fera pas un bon livre. Mais on peut trouver un sujet compltement idiot, genre l’levage des escargots... et puis trouver le p’tit truc marrant, une petite entre, et puis faire un truc passionnant sur un sujet a priori rbarbatif. (...) Et puis c’est sur la base des premires pages, du premier dcoupage, d’un premier scnario, qu’on voit si la sauce peut prendre. C’est un travail trs intressant mais trs long. Ce qui fait que bon, y’a eu un bouquin l’an dernier, y’en aura peut-tre un cette anne, mais... Bon, j’ai pas d’obligation de quantit no plus, mais on prend notre temps et puis on essaie de voir ce qui est faisable.
J. F. : C’est un travail long terme, finalement.
E. D. : C’est un travail trs long terme, ouais. Et ce que je voudrais, moi, c’est amorcer suffisamment la chose pour qu’aprs des auteurs viennent d’eux-mmes. a commence... Ce que je voudrais aussi c’est trouver quelqu’un qui puisse faire du reportage, du documentaire pour les enfants, puisque chez Delcourt y’a une collection pour enfants qui s’appelle Delcourt Jeunesse, c’est des petits bouquins de 30 pages dans laquelle j’ai envie de greffer ces choses-l... et j’ai peut-tre trouv !
J. F. : On peut pas en savoir... plus ?
E. D. : Non, tant que c’est pas sign, je prfre... Le coup de la peau de l’ours etc...
J. F. : Est-ce que c’est difficile pour vous de concilier votre travail d’auteur et celui de directeur de publication ?
E. D. : Non, a me pose pas de gros problme. Je reste 90% de mon temps auteur de bande dessine. Directeur de publication, c’est trouver un auteur, donner une impulsion... Je n’ai pas le pouvoir de dcider, c’est Guy Delcourt lui-mme qui dcide. Moi, je propose des projets, et puis aprs je fais le suivi, c’est dire que je vois les pages, je propose des corrections, des choses comme a, donc c’est un travail trs dilu dans le temps, puisque faire de la bande dessine c’est un travail trs long. En gnral on met au moins un an avant de faire un livre de bande dessine, donc c’est un travail trs dilu dans le temps, mais qui est trs intressant aussi pour a, c’est dire que quand on... Je travaille sur deux rythmes diffrents. Sur mes livres, je travaille au rythme habituel, et puis l je... j’ai un regard extrieur. La difficult c’est de ne pas oublier que je ne suis pas auteur du livre. Parce que j’aurais tous les jours tendance dire l’auteur avec qui je travaille "non, moi la scne je la ferais pas comme a", un diteur n’a pas cette pratique quotidienne de la narration en bande dessine donc il est moins tent d’interventionnisme. Donc la difficult c’est de trouver la distance, de proposer ventuellement une autre faon de prsenter une squence, mais de pas l’imposer. (...) Et puis bon, je dbute ! Donc il faut que j’apprenne. Globalement, une des choses que je demande aux auteurs que je contacte, c’est d’utiliser la premire personne du singulier. C’est dire que, encore une fois, on parlait du point de vue... de donner un point de vue, de raconter une histoire en disant "voil ce que je vois, ce que je fais, ce que j’ai vu". Et je crois que le livre de Sandrine est bien pour a, parce que a n’est qu’un tmoignage qui a pas de valeur offensive. Il ne prtend pas que : "Voil , il s’est pass telle chose"... Il ne parle pas de l’axe du mal. C’est une franaise qui est l, et qui essaye de comprendre ce qui se passe, et c’est en ce sens l qu’il a une valeur, je crois.
J. F. : Vous avez d’autres cordes votre arc, parlez-nous de votre travail pour la jeunesse, avec Max et Zo entre autres, et puis de l’exprimentation narrative avec L’Atelier.
E. D. : En fait, la bande dessine m’intresse sur plusieurs plans. C’est vrai que la bande dessine jeunesse m’intresse depuis longtemps aussi. J’avais d’abord fait des livres pour enfants, mais c’tait pas de la bande dessine, chez un autre diteur, des albums jeunesse, textes plus illustrations. Mais quand les ditions Delcourt ont cre cette collection jeunesse, j’y ai vu l’opportunit de m’essayer a. C’tait aussi la premire fois que je travaillais avec un dessinateur, en tant que scnariste. Il se trouve que Joub, avec qui je travaille, est un ami de longue date... Mon caractre me pousse assez peu au compromis, et le principe de travailler deux... c’est a, c’est un principe de compromis permanent. Et donc c’est pas vident pour moi, mais avec quelqu’un que je connais bien, je sais que les engueulades ne portent pas consquence, on peut se parler mchamment a pose pas de problme. a se passe bien... C’est vrai que sur les premiers livres a a un peu bard parfois, mais maintenant, on a pris got a, et je pense qu’on va pas arrter tout de suite. Ce qui me pousse travailler pour les enfants, c’est la facult de lecteur qu’ont les enfants. Contrairement un adulte, qui lit un livre en gardant toujours une espce de quant—soi, une espce de recul, un enfant s’investit totalement dans un livre. Il ne prend aucun recul, aucune prcaution, il est intgralement dedans. Moi j’ai des enfants et quand je les vois lire, c’est vraiment quelque chose que je trouve pas chez le lecteur adulte. Et je trouve a trs gratifiant pour un scnariste ou un dessinateur de voir quelqu’un, de voir un enfant dans son bouquin. Parce que l, on a... on a une responsabilit encore plus grande. Avec un adulte on peut jouer sur l’ironie, sur le sous-entendu, avec un enfant je me l’interdis totalement. Par contre ce qui m’intresse, c’est de lui proposer une histoire de 30 pages o je l’chope la page 1, je le lche la 30 sans la moindre fentre pour sortir, quelque chose qui soit narrativement trs fluide, et c’est a qui m’intresse dans la bande dessine pour enfants.
J. F. : Et avec l’Atelier ?
E. D. : Je fais souvent des interventions en milieu scolaire, dans des collges ou des lyces, et il y a quelques annes, dans le nord de la France, je suis all dans un collge, et j’ai racont aux lves comment se faisait la bande dessine, et donc je leur ai demand s’ils savaient par quoi on commenait. Y’en a un, un lve qui tait un peu avachi dans un coin, qui dit "ah ben c’est pas compliqu, on prend un tas de feuille, un crayon, et puis hop ! case 1, case 2, case 3, et puis on avance comme a". Alors, j’ai essay d’expliquer que non, qu’il y avait un scnario d’abord, une dmarche construite, avec des tapes. Y’avait un scnario, puis un storyboard, et puis un crayonn, puis on encrait, on mettait les couleurs, c’taientdes choses, comme a, assez rationnelles. Et il m’a dit "Mais pourquoi vos prenez toutes ces prcautions ? Vous avez peur ?" puis j’tais un peu bloqu, quoi. Et l, j’me suis dit "il faut que je rponde ce type-la". Donc j’ai pris un tas de feuille, sans scnario en tte, sans crayon, sans gomme, sans rien, et puis j’ai attaqu case 1, et puis j’ai fait un petit livre, comme a, de 30 pages. C’tait a l’ide, de la bande dessine totalement improvise, sans filet, quoi. a donne un petit livre qui s’appelle effectivement l’Atelier, aux ditions PMJ, c’est une exprimentation... c’est pas autrechose, donc a comporte des dfauts. Y’a des dessins totalement rats, y’a des approximations, mais y’a aussi des trouvailles que... c’est un livre que j’aime beaucoup,c’estun de mes livres prfrs, en fait. J’aimerais bien le faire maintenant sur beaucoup plus long. C’est dire sans limitations de pages. L, l’diteur m’avait donn 30 pages, y’avait une contrainte. Mais l, j’aimerais bien essayer sur du trs long terme, pendant des annes, faire des pages, comme a de temps en temps... je crois que je vais m’y mettre un jour.
J. F. : O en tes vous de l’adaptation du seul roman de Georges Brassens, La tour des miracles, que vous travaillez avec David Prudhomme au dessin ?
E. D. : Ouais, ben on est en plein dedans, l, on est... on travaille dessus depuis quelque mois. David a dj crayonn presque tout le livre, donc l on est discuter pendant des heures sur des choix cornliens de... de privilgier telle scne plutt que telle autre ; c’est un autre travail de collaboration. C’est aussi particulier en ce sens qu’on adapte un livre, et pas de n’importe qui. Moi je suis un fan de Brassens depuis trs longtemps, donc j’ai une sorte de pression faire ce travail. Moi je me charge de l’adaptation, c’est dire que je... je charcute le livre ! J’enlve des scnes, j’en rajoute, je change l’ordre, je fais un travail... assez... presque cartsien. Parce que Brassens crit ce livre-la, vraiment presque d’une traite, pour faire marrer ses copains en 52-53. Il commenait chanter il tait pas encore trs connu, ce qui fait que lui-mme le dit, et la plupart des gens le disent, c’est pas un livre trs construit, trs cohrent. C’est pas une uvre majeure de Brassens. Mais il n’empche, c’est le terreau dans lequel on voit toutes les graines qui vont germer pendant trente ans de chanson, y’a tous ses thmes dj. a c’est intressant a posteriori, mais comme c’est un peu... un peu bordlique, un peu chafouin... voil, on s’est partag les rles comme a. Je deviens le mchant rationnel qui va tout tailler, tout remettre en ordre pour que a se tienne, et je repasse a David qui dessine en remettant la folie qu’avait mis Brassens. Et David Prudhomme est un amoureux de Brassens, un grand connaisseur de Brassens, et aussi, mon avis, un des plus grands dessinateurs de la bande dessine actuelle. Mais on... on sait pas encore bien... Donc je suis trs fier de bosser avec lui, je voulais le faire depuis longtemps. Et sur ce sujet la, je... j’attends beaucoup de ce livre-la. Mais on est en plein dedans, on peu pas encore crier victoire, c’est hors de question, quoi, on est... C’est trs intressant faire.
J. F. : On va terminer sur vos projets solitaires...
E. D. : Eh bien, je travaille sur un bouquin pour la collection Air Libre, de chez Dupuis, qui sortira mi-2004, donc je commence tout juste ; un livre assez long. C’est une sorte de chronique familiale... Je reste sur mes thmes de prdilection, mais ce sera une... une variation autour de la famille, autour de diffrents milieux sociaux, enfin... J’essaie de faire une chose qui soit la fois ludique, mais en mme temps traitant de sujets graves, quoi. a s’appellera Chute de vlo, et j’ai encore une bonne anne de travail devant moi.
J. F. : tienne Davodeau merci, et bientt.
E. D. : bientt, merci vous.
Une interview propose par Jean-Franois Fernandez










