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Erik Truffaz, Patrick Muller et Marc Erbetta.


mardi 20 janvier 2004, par Gilles Gouget

C’est sur la scène du Rockstore que le quartet d’Erik Truffaz est venu chevaucher la Tortue Géante au pas tranquille, un concert qui nous a laissé des notes plein la tête qui résonnaient encore durant cette interview, en compagnie d’Erik Truffaz, du pianiste Patrick Muller et du batteur Marc Erbetta. On y parle de cet album, The walk of the giant turtle, de littérature, de voyages entre Sarajevo et Jérusalem, d’influences, des intermittents, de Léo Ferré, de poésie...

Gilles Gouget : On est en compagnie de Patrick Muller, aux claviers avec le 4T d’Erik Truffaz, bonsoir.

Patrick Muller : Bonsoir.

G. G. : Alors avant qu’Erik nous rejoigne, on va parler un peu de toi, le plus suisse des italiens, ou le plus latin des helvtes... ton parcours, c’est quoi en fait ?

P. M. : Disons... c’est les ptes, le chianti et la grappa, et Rome, qui font que je suis italien. Mais y’a aussi la fondue, le chocolat et les montres qui font que je suis suisse. Bon voil, mon parcours, il a navigu entre plusieurs pays, a c’en est deux, mais y’en a d’autres aussi. La France en est un, on est souvent en France avec Erik. Voil, c’tait juste une petite boutade du batteur de fin d’concert. Rien de trs... vrai, disons. (rire)

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Erik Truffaz

G. G. : Erik Bonsoir. Alors merci d’abord vous tous pour ce concert Montpellier, Montpellier qui - tu l’as rappel au dbut - est une ville de dpart, un p’tit peu, o vous avez enregistr... le deuxime album, en fait.

Erik Truffaz : Voil... le second album, et le premier pour Blue Note, on l’a enregistr Montpellier. De surcrot... de surcrot on savait pas si c’t’album s’rait sign chez Blue Note ! Donc c’est une ville... une ville importante. En plus on a vcu vraiment des bons moments parce que c’tait l’dbut de notre collaboration, avec Patrick...

P. M. : On tait dans un p’tit htel un peu pourri, mais c’tait trs sympa. Avec Erik, par exemple, on tait dans la mme chambre, alors on f’sait les cons toute la journe, enfin, toute la soire disons, et la journe on allait au studio de... de Guy Simon, un ingnieur du son de Montpellier... au Studio Village. D’ailleurs, a fait longtemps qu’on l’a pas vu. On va l’appeler.

G. G. : Le Studio Village qui a t... dmantel, si on peut dire, cause des travaux du tramway, et je crois que maintenant ils se retrouvent... la maison.

P. M. : Il existe plus ?

G. G. : Ben... je crois que le lieu, non, mais je pense qu’ils travaillent toujours.

E. T. : Ah bon ? Putain, mes bandes !

G. G. : Oh, elle doivent toujours tre l, mais c’tait juste cause des travaux du tramway...

E. T. : Oui, j’ai vu... beau tramway, bleu.

G. G. : Cette tourne, cet album, c’est un peu un retour aux sources en ce qui concerne la formation. Par contre, au niveau du son, c’est encore un nouvel horizon que tu explores, que vous explorez.

E. T. : En principe on a tendance ... se servir des lments du pass pour avancer vers l’futur, en plantant quelques nouvelles fleurs, quoi.

P. M. : Let’s see what happens !

E. T. : C’est dire ?

G. G. : C’est dire qu’il y a des choses assez rock.

E. T. : Y’a des sonorits qui ont faire avec c’qu’on a fait avant, plus d’autres sonorits qui sont plus rock, qui font partie de notre vcu, d’c’qu’on a cout, qu’on a aim.

G. G. : Les antcdents rock, les influences rock, elles sont o ?

E. T. : Pour c’qui m’concerne, a se situe autour de Hendrix, Led Zeppelin... Deep Purple... Patrick ?

P. M. : Ben, y’en a plein. Disons... c’est vrai, moi c’est Hendrix, surtout. Et mme maintenant, des groupes... ben aujourd’hui, pop rock... enfin moi, en c’qui m’concerne, dans ma tte y’a aussi des choses actuelles, genre... le guitariste de U2, moi il m’influence beaucoup beaucoup... dans mon jeu. J’adore c’qui fait.

E. T. : Ah ouais ?

P. M. : Ah ouais ! C’est une des mes principales influences, avec Elvi... Avec Hendrix ! (rire)

G. G. : Elvis has just left the building !

E. T. : Elvis, c’tait avant. (rires)

P. M. : Mais le guitariste de U2 est monstrueux.

G. G. : Justement, la guitare... c’est un peu toi qui fait office de guitare dans ce set un p’tit peu... Est-ce que vous aviez pens inclure une guitare ?

P. M. : Ben, Erik il joue avec un guitariste dans son autre groupe, et puis ben nous... Il se trouve que...

E. T. : On y a pens mais a emmerde Patrick (rire). Non, mais il adore... c’est c’qu’il fait. C’est comme si tu fais ton interview, et puis on te demandes si t’as pens inclure un autre journaliste. ricanne

G. G. : Ouais, mais la guitare et le rock, c’est indissociable, personne vous a propos, c’est pas une option que vous avez envisag un seul instant ?

E. T. : Non, le postulat c’tait que Patrick joue l’rle de guitariste.

P. M. : Si tu veux, la base du projet, c’est quatre musiciens, c’est pas... guitare ou pas guitare... Si maintenant je m’achtes une guitare, peut-tre que je jouerai de la guitare, dans le groupe. Si j’m’achte un triangle, je jouerai du triangle ! Erik, p’t’tre qu’il va faire de la guitare, une fois, dans son groupe... Mais a sera toujours Erik.

G. G. : Le titre de l’album est en anglais... comme tous les autres, pratiquement.

E. T. : Ouais, non, a c’est...

G. G. : Pourquoi ?

E. T. : a, c’tait une vision... plutt pour qu’il y ait beaucoup de monde qui comprenne le titre, mais... je n’suis pas sr qu’ce soit une bonne chose.

G. G. : C’est pas... une passion immodre pour la langue anglaise, quoi.

P. M. : Nous sommes fans de Bush ! (rire)

E. T. : Non non non, mais justement.

P. M. : Non, c’est pas vrai, hein ? Attention !

E. T. : Nous on aime beaucoup la pop anglaise, on aime beaucoup. Mais ceci dit, j’trouve que c’est une connerie de se plier la mondialisation amricaine. Et un titre anglais a va un peu dans ce sens l. Mais en mme temps il sonne trs bien en anglais. Donc on va pas s’empcher d’le faire... Y’a la conscience politique, et la conscience potique.

P. M. : Puis c’est vrai que notre pass de... mlomanes... d’couter tous les disques quand on tait ados, c’tait des disques en anglais, principalement, part quelques groupes de rock, genre Trust... des trucs comme a... c’tait pratiquement que des anglais. C’est vrai, hein ? a fait partie aussi de notre rve... de notre imaginaire... pop-rock anglais-amricain.

G. G. : Cette tortue gante, c’est issu de votre imagination, ou vous l’avez vraiment rencontre ? Parce que vous avez quand mme pas mal tourn, et sur des rivages o on peut en croiser.

E. T. : Ah, moi j’ai vu des tortues gantes extraordinaires au Mexique.

P. M. : Moi, au Vietnam.

E. T. : J’ai mme t dans un camping o le type levait des tortues gantes.

G. G. : C’est d’l qu’a vient ?

E. T. : Non non, pas du tout, non. J’avais un autre titre qu’on a amlior, avec Le pas d’la tortue gante... et ceci dit, c’est une loge la lenteur. J’trouve a trs bien. On peut s’imaginer qu’l’rotisme, au 18me sicle, valait mieux que Pay TV dans les htels actuellement. L’rotisme vaut mieux que le pornographique.

G. G. : a c’est clair.

E. T. : Marc !

Marc Erbetta : ...j’vois qu’vous tes deux...

G. G. : Marc Erbetta est avec nous, il est le bienvenu, y’a pas d’soui.

E. T. : C’est pour une radio, c’est important qu’il y ait toutes les voix.

P. M. : Mais, tu pourrais dvelopper... l’rotisme au 18me sicle ? (rigole) Il avaient plus le temps, c’est a qu’tu veux dire ?

E. T. : Ben, le fait de flner, toute une nuit, dans un parc, en tant l’amant d’une duchesse... ou d’avoir un repas de boite, et d’rencontrer une nana au bar, et d’monter 5 minutes aprs... dans la chambre...

P. M. : a c’est trs clair.

E. T. : J’ai lu un bouquin de Kundera qui s’appelle L’loge de la lenteur [1]. Et tout l’parrallle, c’est une soire dans un chteau au 18me sicle, et au 20me sicle. Et 6h du mat’, y’a l’amant d’la comtesse et le jeune cadre qui se rencontrent la sortie du chteau, et qui comparent leurs impressions !

P. M. : Ah c’est gnial, a !

E. T. : (rire)

M. E. : Bon c’qui y’a d’con... si on peut continuer dans le sens que... J’sais pas, le mec il s’ballade pendant toute la nuit... et puis finalement y s’p’asse rien avec la comtesse, tandis qu’le mec, y monte avec la nana dans la chambre, et puis pendant toute la nuit !...

E. T. : Non non, mais c’est pas... Non non non, il se passe beaucoup de choses avec la comtesse !

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Marc Erbetta

P. M. : Marc Erbetta la batterie !! (ricanne)

E. T. : Celui qui monte dans la chambre, en fin de compte il se prend un rteau terrible.

M. E. : Ouais... dans ce bouquin. Y’a p’t’tre un autre scnario... parce que Kundera il est fort, aussi, pour les divers scnario...

P. M. : Tu peux prendre ton temps mme au 21me sicle.

M. E. : a c’est clair.

E. T. : Ouais, mais c’est moins dans l’air du temps.

P. M. : C’est vrai, ouais.

M. E. : a c’est clair, d’ailleurs on va faire une tourne, bientt, en pniche.

G. G. : Pour illustrer la lenteur ?

M. E. : Ben ouais, bien sr.

E. T. : Marc a un bateau d’ailleurs.

M. E. : Ah il est pas assez grand, hein. Moi j’ai un p’tit bateau, pas une pniche ! J’aimerais bien avoir une pniche... par ici, pourquoi pas, c’est beau, hein ?...

G. G. : Le canal du midi est pas loin.

M. E. : Ah ! Ben justement, raison d’plus. Puis on peut aller partout, y’a pas qu’le Canal du Midi... le Rhone, la Saone, la Seine...

G. G. : La lenteur... elle est en opposition, un peu, avec des morceaux plutt... carrment nergiques sur cet album. Cet aller-retour entre le pas d’la tortue gante, justement, et des morceaux un peu plus... velus...

E. T. : Non, c’est... La vie est un tissu de paradoxe et de contraste ; et la musique aussi. Si on fait pas de contraste, ben on s’emmerde. Si y’avait qu’des morceaux lents... la tension tomberait, si y’avait qu’des morceaux forts aussi.

G. G. : Cet album a t issu de trois heures d’improvisation.

E. T. : Deux trois... sances d’improvisation, et surtout d’un an de travail.

G. G. : Qu’est-ce qui vous a pouss prendre la dcision d’exploiter ces sances, il s’tait pass un truc particulier ?

E. T. : On s’est dit telle date, on va retravailler ensembles, on va essayer d’faire un nouvel album , donc voil, c’tait...

P. M. : C’tait prvu.

E. T. : Notre rendez-vous s’est articul l autour.

M. E. : On a tout enregistr des rptes, et puis aprs on a rcout, choisi, travaill... Surtout aprs, parce que... jammer, c’est pas extrmement compliqu, on a une grosse habitude de jouer ensemble donc... y’a beaucoup d’choses qui sortent, a tire un peu dans tous les coins, et puis ensuite on trie... Ensuite... l c’est vraiment long, le travail. Le tri, la mise en forme des morceaux, c’est... a c’est trs trs long.

G. G. : Par rapport au prcdent album, est-ce qu’il y a une rupture ?

P. M. : Oui. Trs nette. Y’a plus de drum&bass...

E. T. : Non, mais lequel tu veux dire ?

P. M. : Aahh ! Pardon.

G. G. : Mantis.

P. M. : Ah bon. Ok.

G. G. : moins que je me fourvoie.

E. T. : Non non non. Ben y’a une rupture, parce que c’est pas... c’est pas le mme groupe.

G. G. : Ni le mme univers.

E. T. : Ni le mme univers, y’a un chanteur en moins, le chanteur tunisien... Oui, c’est pas la mme musique, quoi. a se situe bien dans la mme sphre musicale, parce que... on passe pas du musette ... des grooves... plus actuels, quoi.

G. G. : On est pas perdu.

E. T. : Non, non, y’a une continuit. La guitare donnait un son assez rock, quoi.

G. G. : La prsence de la voix, c’tait aussi l’poque assez diffrent des choses antrieures.

E. T. : Ben on avait Nya, avant, pour la prsence vocale aussi... ceci dit, la voix tait sur un morceau, c’tait pas trs prsent.

P. M. : Seulement sur un morceau ?

E. T. : Oui.

G. G. : O vous emmne cette tourne ?

E. T. : C’est dire que la tourne a dbut autour du 10 octobre par l’Europe de l’est, puis l’Allemagne, et puis la France. Donc on est plutt la fin de...

G. G. : Vous avez aussi jou Jrusalem, quelle exprience a a t ?

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Patrick Muller

P. M. : C’tait trs particulier, parce que... on tait dj alls Jrusalem, mais l c’tait en Palestine, dans le ct palestinien. Donc on a vraiment t en contact avec les gens... les palestiniens, on a mme jou Bethlehem. On tait proches d’une... d’une ralit... politique qu’on ne voit qu’ la tlvision, alors que l on tait proche de ce ct l au niveau culturel. Et... ouais, c’tait trs fort d’tre dans cet univers.

G. G. : Trs diffrent de ce qu’on voit la tlvision ?

E. T. : Oui. Bah oui, bien sr ! De toutes faons ce qu’on voit la tlvision c’est les catastrophes. On a tendance voir aussi, quand mme, une... diabolisation des palestiniens. Nous, c’qu’on a vcu... c’est qu’les palestiniens taient... ceux qu’on a rencontrs en tout cas taient plutt trs trs sympas, trs cools. Le checkpoint, la douane palestinienne, les mecs taient hyper sympas, et tout ce qui est du ct isralien, qui concerne les barrages... c’est trs svre : les mecs qu’on voit avec des flingues dans la rue, c’est les israliens... Et on a quand mme vu des palestiniens qui ont mis 5 heures pour arriver... au lieu de concert alors qu’c’tait un quart d’heure de l, quoi. Ceci dit, on a jou aussi Tel Aviv quelques annes avant, et y’avait des gens extraordinaires ! Nous c’qu’on a vu, l, c’est le ct ngatif des israliens. Mais attention, tout le monde n’est pas du ct de Sharon.

G. G. : De quelle faon, le quotidien... ce qui se passe dans le monde alimente la musique ?

P. M. : C’est norme, c’est primordial. quoi on pense toute la journe, c’est aussi personnel, on a pas forcment le mme quotidien au niveau de nos penses dans le groupe, mais... Enfin, en tout cas moi, en c’qui m’concerne, c’est c’qu’y a de plus important au niveau musical, plus que d’couter un disque de je sais pas quoi. a m’influence plus.

E. T. : On essaye de... de crer une motion commune, et on sort ce qu’il y a au plus profond de nous mmes. Donc ce qu’on est, effectivement, est une influence de tout ce qu’il y a... de tout ce qui nous environne. Marc, parle un peu.

M. E. : Moi je trouve, en c’qui m’concerne, que c’est un mlange des deux. C’que j’coute m’influence beaucoup, c’que j’vis m’influence beaucoup, c’que je vois, c’que j’entends m’influence beaucoup, effectivement... C’que j’mange, un peu moins. (rires) C’que j’bois... p’t’tre plus !

G. G. : Parce que... voir un peu ce qu’il se passe dans pas mal de pays, voire sur toute la plante, et puis couter le son particulier de cet album... c’est cohrent. a grogne ou crie un peu partout, et dans le disque aussi.

M. E. : C’est plus un postulat... musical que politique, j’crois. On a envie de tirer, un peu, sur cette musique.

G. G. : Est-ce qu’ Jrusalem les gens ont sollicit vos points de vue ?

M. E. : Ben disons qu’on jouait pour le Festival de la paix, dj, organis par les palestiniens. Donc c’tait dj trs clair.

G. G. : J’ai l une mini auto-biographie d’Erik... Est-ce tu aimes toujours faire la vaisselle en coutant des disques d’Ornette Coleman avec Don Cherry ?

E. T. : Non non, j’coute plutt Radiohead, maintenant, en faisant la vaisselle. Radiohead ou... France culture.

G. G. : Quoi d’autre comme groupes en ce moment ?

E. T. : Lo Ferr.

G. G. : Ouais ?

E. T. : Que j’coute depuis l’adolescence. C’est c’que j’coute le plus l’htel. J’coute la posie, ce que a dgage.

G. G. : On s’y attendrait pas forcment, couter la musique d’Erik Truffaz... Lo Ferr... d’ailleurs parrain de Divergence FM...

E. T. : Ah ouais ? Ben moi, c’est une des... quand j’coutais Pink Floyd, j’coutais Lo Ferr en mme temps. a m’a toujours touch, les paroles... D’ailleurs avec Patrick ? il adore lui aussi -, on coute dans la chambre. Il parle de choses profondes, et importantes.

P. M. : Et d’actualit encore. Trs actuel, en fait.

G. G. : En 1990, tu dis dj 30 ans, je dcide de fonder un groupe ...

E. T. : Ben, coutes... c’est un truc qu’j’ai vcu comme a, quoi... 30 ans, j’ai vu un p’tit peu les gens avec qui... des gens qu’j’frquentais lorsque j’tais l’cole... ils avaient tous des mtiers, des familles... Et puis, moi, j’avais pas d’enfant, et puis j’pclotais... enfin, la musique... a marchait pas trs trs fort. Donc je me suis dit l, c’est l’moment de choisir, de me choisir une ligne de vie . Et donc voil. J’ai fait rappel Marc avec qui je jouais dix ans auparavant, Marcello, et puis deux autres personnes... qui aprs on quitt le groupe.

G. G. : Entre 90 et 97, la sortie de The dawn...

E. T. : L on a fait pas mal de tournes ! On est all en Afrique de l’ouest, en Russie, au Brsil, et pas mal en France.

G. G. : Parmi tous ces voyages, est-ce qu’il a des choses particulires qui ont marqu la composition ?

E. T. : Oof... pour ce qui me concerne, musicalement, la plus grosse influence des voyages a t la rencontre avec Mounir, puisque je l’ai engag aprs, sur d’autre projets.

G. G. : Vous avez jou Sarajevo aussi, Erik a crit on a t choqu Sarajevo .

P. M. : Alors l, oui. Y’a des trous partout, un vrai gruyre. On y est all, j’crois, y’a deux ans, et... pff ! c’est impressionnant ! Tu dgottes des normes trous de mortier... alors j’espre que... enfin, je sais pas si maintenant, ils ont un peu... reconstruit, mais c’tait rest trs pauvre. Et puis, vraiment... Entre l’aroport et l’endroit o on jouait ou l’htel, y’avait une demi-heure de voiture, et c’tait vraiment... dsastreux. Le centre historique a t prserv, la vieille ville, mais alors tout le reste, les immeubles... tous les immeubles de communication [2]... Ils taient encore debout, les immeubles, mais ils taient compltement trous, donc c’est pas comme dans certains pays... On tait Belgrade, l, y’a un mois, et l, on voit pas vraiment les squelles de la guerre, ils taient compltement rass, ou bien reconstruits. Mais Sarajevo, c’tait vraiment... on a vu des trous de trois mtres dans les murs.

G. G. : Est-ce que c’est pas surraliste de jouer dans une ville pratiquement en ruines ?

E. T. : Oh, a a un ct compltement absurde... et surraliste, ouais. C’est surraliste. Moi j’avais l’impression d’tre dans une BD de Bilal. Des immeubles carrment crouls en pleine ville, avec les fers bton qui ressortent. C’qui est surraliste aussi, et dieu m’en prserve, c’est de penser qu’il y a des gens qui sont rentr chez eux alors qu’on leur tirait dessus, quand on voit les milliers de trous qu’il y a dans les faades. Et moi, je trouve a incroyable... franchement... j’sais pas, je trouve a... a m’hallucine que a existe, quelque part sur terre, j’arrive pas comprendre.

G. G. : Le public, Sarajevo, il tait comme n’importe quel public ?

E. T. : Oh, c’tait un festival de jazz et le public tait un peu bourgeois, donc c’tait pas... fantastique.

P. M. : Puis ils taient dprims aussi, les gens l-bas. Ils sont trs dprims, ils rigolent pas, ils rigolent pas du tout.

E. T. : Ceci dit avant, y’avait un autre concert, qui s’inspirait des musiques de l’est, et a a trs bien march, a. C’tait une autre musique... pourtant c’tait un trs bon concert qu’on avait fait ! C’tait un super concert... mais a a pas pris. Mais c’est... c’est la loi du concert : des fois a prend, des fois a prend pas ; a nous arrive qu’a prenne pas ! En France trs rarement, parce que le public connat, et donc il est port et porteur, mais ailleurs a nous arrive.

P. M. : J’pense qu’les gens l-bas ils ont aussi envie d’oublier un peu la guerre, alors que nous on arrivait avec des sons un peu... des fois un peu bizarres, des samples... Parce que c’tait une formule avec des samples, y’avait des sons trs agressifs, et p’t’tre que... a les a fait un peu flipper par rapport ce qu’ils ont vcu, ou je sais pas, ils avaient plutt envie d’entendre des mlodies, mon avis. Ils ont envie d’oublier, quoi, ce qui est comprhensible.

G. G. : Le public connat Erik Truffaz pour sa carrire solo, entre guillemets...

E. T. : Je fais pas une carrire solo, je...

G. G. : ...enfin, pour les albums qui portent le nom d’Erik Truffaz...

E. T. : Tu sais, moi, tout seul, je suis pas grand chose. Disons que c’est moi qui mne la barque depuis l’dpart. Et puis aprs... aprs, la barque musicale, je la mne plus tout seul, mais y’a des trucs que je mne seul, et aprs c’est mon nom, parce que c’est moi qui ait pouss l’truc, mais aprs, c’est des collaborations.

G. G. : Tu es d’ailleurs d’autant moins tout seul que tu as plusieurs groupes, plusieurs projets plutt.

E. T. : En ce moment j’ai trois projets. Le Ladyland, ce groupe l, et critures de concerts avec un pote...

G. G. : Deux mots sur ce travail l ?

E. T. : Ben, c’est un boulot que j’trouve trs chouette, parce que... le pote improvise avec les mots, que j’ai l’habitude de travailler avec des gens qui improvisent avec les sons, et il crit sur une palette graphique, et les mots sont retransmis sur un cran, et le postulat c’est l’interaction entre la musique et ce qu’il crit. Et de voir quelqu’un qui improvise, qui crit des mots... et que a naisse avec des signes sur un cran, je trouve a magique. Mme dj sans le lire, je trouve a incroyable. Et en plus c’est un trs bon pote, qui est chez Gallimard, qui a eu le prix Artaud, qui a eu un prix l’acadmie franaise cette anne... donc c’est de bonne qualit, quoi. Y’a un pianiste, un chouette pianiste aussi, je suis trs content de ce travail.

G. G. : C’est une performance qui tourne rgulirement ?

E. T. : Oh, pas rgulirement, puisque c’est un concept un peu bizarre, donc... on a beaucoup moins de propositions. Mais a tourne, ouais, de temps autres.

G. G. : Des dates prvues ?

E. T. : Pour l’instant non, j’ai qu’une date, cet automne en Belgique, c’est tout.

G. G. : Les tourneurs sont pas super intresss ?

E. T. : Non, non, parce que c’est un truc spcial... Imagines toi que Nougaro, il a fait un spectacle o il rcitait des pomes tout seul, des paroles de ses chansons. Il a pas pu le jouer beaucoup. C’tait pas trs... a ramne pas beaucoup de gens, donc... voil, c’est un rapport cause effet.

G. G. : C’est le genre de spectacle qui satisfait pas trop le ct business de l’histoire... C’est un problme que tu rencontres rgulirement, la marge de manoeuvre que laissent les affaires ?

E. T. : Mais, imagines toi que... y’a une histoire de cause effet, que le public a ramne de l’argent, a nous permet d’avoir des cachets et de faire des tournes. Voil. Aprs, si y’a un projet qui attire moins d’public, et ou y’a pas de demande, ben... je fais en fonction d’ce rythme l.

P. M. : T’as pas l’choix... (glousse)

E. T. : De toute faon j’ai pas l’choix ! Mais en plus c’est pas un projet qu’on veut... qu’il faut trop faire. Parce que le pote ne peut pas improviser tout les jours, c’est un truc... un peu rare, et spcial. Ceci dit j’pense qu’on aurait labor ce concept dans les annes 70, on aurait eu un succs terrible ! C’est un projet qui vient 20 ans trop tard.

G. G. : Les gens sont moins ouverts aujourd’hui, ou moins friands de texte ?

E. T. : Non non, mais on est moins dans une re de... d’expriences et de... de concepts hyper excentriques. Bien que... bien que. J’ai jamais... J’dsteste les gens qui disent ouais, c’tait mieux avant . C’est une connerie totale.

P. M. : a va p’t’tre revenir.

E. T. : Non, mais y’a peut tre plein d’millions d’albums vendre, des trucs qu’on connat mme pas... C’est pour a que je dis qu’y faut s’mfier...

P. M. : Y’aura p’t’tre un mai 68... un mai 2010 !

G. G. : Ouais, c’est pas impossible, parce que y’a de la grogne... a m’fait penser aux intermittents qui dfendent leur systme d’indemnisation... a vous inspire quoi cette lutte ?

E. T. : Moi, je suis intermittent du spectacle, alors a m’inspire de la solidarit envers les intermittents... quand je me place au niveau de... de ma position d’intermittent. Et puis aprs, des fois, j’me place au niveau mondial, puis j’vois la misre qu’il y a dans le monde, puis la qualit d’vie qu’on a, et, dj, la chance qu’on a d’tre intermittent... alors j’me dis qu’c’est un p’tit peu... exagr, par rapport au monde. C’est qu’des fois on est un peu capricieux, qu’on s’rend pas compte... du niveau d’vie, quoi. a m’inspire deux choses, en clair.

G. G. : C’est vrai qu’il y a d’autres pays...

P. M. : Parce que, par exemple en Suisse a existe pas. Les musiciens n’ont pas de statuts sociaux.

G. G. : ...dans les pays anglo-saxon non plus. Et c’est vrai que dans tous ces pays, la production musicale, elle est pas non plus en berne. a soulve peut-tre un dbat...

E. T. : Non non non, mais attention ! Ce systme l il est fantastique, il a fait vivre plein de compagnie, il a fait... Mais alors moi, c’que j’ai dire par rapport au remaniement d’ce systme, c’est que a a pas t tudi et remani comme il le fallait. savoir que les gros problmes viennent de l’audio-visuel, et des tous les mecs qui pompent la tl sur les intermittences, et de toutes les botes qui profitent de payer 15 jours les gens... en profitant de a. Mais vu que l’tat, ils sont maqus avec l’audio-visuel et avec la tl, ils vont pas aller gratter dans l’audio-visuel ! Ils vont aller gratter dans les toutes petites compagnies qui ont peine vivre, et qui ne vivront plus... quand c’est supprim. Donc, c’est une relle catastrophe, qu’y suppriment a. Mais moi, j’ai une autre position, parce que j’ai... j’ai un statut... avec beaucoup de concerts je gagne bien ma vie. Donc ma position d’intermittent qui se plaint, elle est un p’tit peu enfant gt par rapport au tiers monde, c’est a qu’j’voulais dire. Mais j’veux pas dire que tous les intermittents ont ma position, c’est pas du tout l’cas.

G. G. : Y’a beaucoup d’hypocrisie, finalement, dans les dcisions qui sont prises en ce moment.

E. T. : De toute faon, il est clair que... je pense qu’en Europe on vit en-dessus de notre niveau de vie, et bien en-dessus de c’qu’on a besoin, en consommant, et qu’on bousille la Terre comme a. Alors a c’est un point, mais le deuxime point : Quand l’tat dit il va falloir se serrer la ceinture, parce que vraiment, on a des gros problmes de fric , moi je le crois, il faudrait se serrer la ceinture. Mais quand, 15 jours aprs, on s’aperoit qu’il y a 500 millions d’euros de dficit parce que y’a un coup qui a rat aux tats-unis, parce que c’tait un coup...

G. G. : ...Le crdit lyonnais ?

E. T. : ...voil ...parce que c’tait un coup foireux par rapport la loi, et si les types font des bnfices, ils prennent a pour eux, pour grossir leur compte en banque, et si y’a un problme, il faut reprendre a sur tous les franais. On s’fout d’notre gueule !! On se fout totalement d’notre gueule, c’est un scandale ! Voil ma position.

G. G. : C’est bien dit ! Quels sont les projets, mis part cette tourne qui se poursuit toute l’anne 2004 ?

E. T. : Ben aprs, je pense sortir un disque avec le Ladyland, avec plus de chansons... avec le chanteur tunisien. Et aprs, nous, on va faire un autre disque. Voil.

G. G. : Vous avez dj une piste sur la couleur sonore de ce prochain disque ?

E. T. : T’imagines qu’on a pas d’piste pour l’instant ! Mais bon... On va en parler, c’est un bon sujet de discussion.

P. M. : On a quelques pistes, mais...

G. G. : Oui ?

P. M. : ...mais c’est secret !

G. G. : C’est secret ?

P. M. : C’est... SECRET !

G. G. : Bon, ben merci pour ce concert, on espre vous revoir bientt Montpellier.

E. T. : Ben, avec plaisir, avec plaisir... Comme je disais, la ville est magnifique, on y a d’excellents souvenirs.


 
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