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Chahdortt Djavann


jeudi 13 mai 2004, par Caroline Novara, Gilles Gouget

Chahdortt Djavann au micro de Divergence. Caroline est allé rencontrer cette brillante insoumise qui met l’éclat de son talent au service de la liberté, de la vie, cette vie quelle a vu balotée par des mains sans tendresse, cette vie qui s’échappe comme elle est venue de son dernier personnage.

GG

Caroline Novarra : Commenons par Je viens d’ailleurs, c’est un roman qui retrace 20 ans de la vie d’une jeune femme en Iran.... c’est votre histoire ?

Chahdortt Djavann : En fait, le livre ne raconte pas la vie de... de la narratrice, mais plutt la narratrice raconte ce quoi elle assiste, dans son pays, et depuis la rvolution. Donc, ce premier roman est bas sur des faits rels. Tous les vnements qui sont raconts dans le livre se sont passs, tels quels, ils sont rels. Mais cependant, le livre n’est pas un livre autobiographique car le livre, encore une fois, ne raconte pas la vie de la narratrice.

C. N. : On y dcouvre une ralit quotidienne assez mconnue de l’occident. C’est une ralit extrmement dure, surtout pour ceux qui ont l’ambition de comprendre le monde avec leur propre coeur, surtout pour les femmes.

C. D. : Oui, tout fait. Donc, depuis la rvolution iranienne, il y a une rpression du systme islamiste qui existe en Iran, et je dirais que femmes, hommes, enfants de... quelle que soit leur classe et leur milieu social, sont humilis dans leur vie quotidienne et intime. Et aussi bien sr... je raconte aussi l’absurdit de ce pays o... la... la barbarie la plus, enfin... les actes les plus barbares peuvent coexister avec une vie en mme temps trs occidentalise, des ftes somptueuses qui peuvent exister. Donc une socit o il n’y a plus de loi, et c’est la corruption qui fait la loi.

C. N. : On avait dj peru la cruaut de cette ralit la lecture de Bas les voiles !, le pamphlet... le premier ouvrage que vous ayez sorti... qui a fait grand bruit l’anne dernire, et o vous prenez parti contre le voile islamique. Est-ce que votre travail est connu en Iran ?

C. D. : a, je ne pense pas, non. Je dirais une chose : Dans ces trois livres que j’ai publi, Bas les voiles ! n’tait pas le premier. C’est le premier qui s’est fait connatre au grand public. Il y a un engagement dans le premier roman, dans le deuxime roman, et dans Bas les voiles !. Il y a un vrai engagement... il y a une... je dirais, oui, une vision de... d’essayer de comprendre ce qu’il se passe, et une vision du monde.

C. N. : Quel genre d’cho vous recevez du monde musulman ?

C. D. : Hmm... Ben, j’essaye de me protger, de pas trop frquenter le monde musulman pour ne pas recevoir des chos... et (...) oui, je pense.

C. N. : Il doit tout de mme y avoir une partie du monde musulman qui ne considre pas l’islam d’une faon aussi dogmatique.

C. D. : Bien sr, mais quand je dis ’le monde musulman’, c’est ceux qui se dfinissent avant tout comme musulmans et comme une appartenance une religion dogmatique (...). Mais effectivement il y a... on peut pas parler du ’monde chrtien’ en France parce que la France n’est pas un ’monde chrtien’. Heureusement, parce que sinon on aurait t au moyen ge. Il y a des musulmans comme moi et vous qui vivent leur vie tranquillement et qui veulent pas tre embts par les islamistes, comme les non musulmans qui ne veulent pas tre embts par les islamistes. Donc, quand on dit ’monde musulman’, c’est ceux qui revendiquent une religion dogmatique.

C. N. : On comprend en lisant Je viens d’ailleurs qu’crire en franais est pour vous une forme de libration, une distanciation qui fait un pas supplmentaire avec Autoportrait de l’autre... Est-ce que finalement cette distanciation d’avec l’islam dogmatique dont on a parl est le moteur de votre travail d’crivain ?

C. D. : Oui, bien sr, je pense que le fait, par exemple dans ce deuxime roman, que j’invente l’histoire d’un homme, un homme franais, breton, qui devient photographe de guerre et qui devient en un sens citoyen du monde, et qui part la dcouverte du monde. Mais un monde cruel, un monde o il y a la guerre, o il y a les absurdits de la guerre. Donc c’est ma faon moi de... de me raconter, je dirais, et effectivement de... a passe par la fiction, a peut passer par des textes... d’essai. Donc, cet homme, aussi, c’est quelqu’un qui, aussi, met en cause la violence et l’absurdit de cette violence qui existe dans notre monde. Et ce n’est pas innocent d’tre photographe de guerre. Donc, il se pose beaucoup de questions, comme il est sur son lit de mort, sur sa propre vie, sur son propre mtier, ce qu’il fait, et aussi sur la violence et les guerres qu’il a couvert depuis qu’il est photographe de guerre.

C. N. : C’est en quelques mots le thme de cet autoportrait, o cet homme extrmement dsabus rflchit sa condition, et la condition humaine en gnral. Mais l, vous vous dgagez vraiment compltement de votre histoire, et de votre ducation, en prenant la place d’un homme, d’un homme franais, d’un... Et bon, a se fait vraiment en dehors de... Enfin, mise part cette distanciation quand mme... Est-ce que vous avez l’impression que vos origines et votre pass littraire conditionnent l’image qu’on a de vous ? On va lire cet autoportrait non pas comme un autoportrait d’un crivain quelconque, mais en sachant que c’est vous, femme, iranienne, auteur de Bas les voiles ! qui a crit a. Est-ce que vous pensez que votre histoire est une rfrence dans notre faon de percevoir votre travail ?

C. D. : Alors je dirais plusieurs choses. Un, c’est que le mme engagement qui existe dans Bas les voiles ! existe dans ce livre aussi. Une criture qui drange, effectivement c’est une criture romance, et adapte un roman. Et aussi, mon souci tait comment parle un homme dsabus, un homme qui est sur son lit de mort, qui n’a plus de raison de faire de concession, et dverser sa vie, et ce qu’il a conu... qu’il a pu concevoir de la vie... et du monde en gnral ? . Et donc, effectivement, cet homme, bien qu’il soit franais, breton, il a t cr par la femme que je suis, qui a vcu 23 ans de sa vie en Iran. Et srement, je pense que ce livre a drang beaucoup de gens, parce que justement ils ne s’attendaient pas a. D’une part, ils n’attendaient pas la femme iranienne que je suis, que j’ai crit sur Bas les voiles !, ou le premier roman, o l’histoire se passe en Iran. Je me permets d’crire... d’crire un homme franais, sa vie, son caractre, et parler la place d’un homme... Moi, j’croyais que seulement les mollahs qui assignaient les femmes leur fminit, et refusaient la femme tout aspect masculin... Mais, aussi autre chose, car le regard que moi, tel que moi je dcris cet homme, la sculpture que je fais, srement, ne correspond pas la vision qu’aurait eu et la faon qu’un homme franais ou qu’une femme franaise aurait eu de faire ce travail l. Donc forcment... Moi, je pense que pour les lecteurs qui savent lire, ils sauront... Effectivement on peut pas situer d’aprs un livre un auteur, et heureusement ; le personnage qu’on cre nous chappe. D’ailleurs Je viens d’ailleurs aussi, la narratrice m’chappe, elle n’est pas moi. Mais elle est moi... mais elle existe dans un livre. Et mon personnage, dans Autoportrait de l’autre n’a pas de nom, ce qui est commun dans mon premier roman, la narratrice non plus n’est jamais nomme, n’a pas de nom. C’est un homme, un breton, mais il n’a pas de nom. Il n’est jamais nomm. Donc je pense qu’il y a, bien que l ce soit une femme qui observe le monde, l aussi c’est un homme qui observe le monde, mais ils ont des choses en commun. Vous savez, le premier roman aussi n’avait pas plu certains iraniens, parce qu’ils avaient pens que le regard est trop, peut-tre, critique, que le regard est sans indulgence. Donc, l aussi, dans Autoportrait aussi. Je pense qu’il y a des points communs, non seulement avec le premier roman, bien que l’criture soit diffrente puisque le premier livre est une criture narrative, tandis que l c’est un homme qui prend la parole et qui parle, et l’criture est beaucoup plus violente, je dirais aussi mme beaucoup plus dense, en un sens. Et pour moi aussi c’tait un pari. Comme j’ai toujours voulu tre un homme, voil, j’ai voulu faire la sculpture d’un homme.

C. N. : Vous pensez qu’en tant que femme on a voulu vous... Enfin, on voudrait qu’il y ait une criture, des romans, qui soient lgitimes pour une femme iranienne, et d’autres qui le soient pas ?

C. D. : Je pense qu’il y a un peu de a de la part de certains. Voil, ’il y a un peu de a de la part de certains’, a veut dire qu’il faut toujours faire la mme chose, et on est assign, toujours, parler de ses origines. Il se trouve que a fait onze ans, moi, que je vis en France, et je peux vous dire que ces onze ans ont t beaucoup plus remplis, j’ai fais beaucoup plus d’expriences, plus de choses dans ma vie dans cette priode que pendant les 23 ans que j’ai vcu en Iran. Tout simplement parce que l bas, on a pas droit la vie. Et peu importe ce que les autres voudront que je fasse, moi je ferai ce que j’ai envie de faire.

C. N. : Est-ce que vous pensez qu’on peut tout crire, qu’on peut sortir de soi au point de mettre, de se mettre dans la vie, dans la peau de n’importe qui, ou est-ce que finalement on parle toujours de soi ?

C. D. : Je pense qu’on parle de soi, mais on parle aussi du monde qui nous entoure. Pour ma part... Vous savez, dans ce deuxime roman, je me dlivre beaucoup plus que dans le premier. Je me suis pig, parce que comme je pensais que je pouvais prendre un personnage masculin, un homme, un breton, je n’ai pas fait de censure. Et la fin j’ai vu... ben ma foi, je laissais passer des vrits personnelles, dans ce livre. Je pense que quand on crit, en tout cas pour moi, autant je puise dans ma vie et mes... ma vie intrieure, autant je fais des recherches dans le monde qui m’entoure. Par exemple, pour ce livre, j’ai rencontr des photographes de guerres, j’ai men pas mal de recherches. Mais aussi, le caractre de cet homme a quelque chose de moi, srement. Et peut-tre mme beaucoup (rire) !

C. N. : Sur quel genre d’ouvrage vous travaillez aujourd’hui ?

C. D. : Hola, je sais pas si j’ai le droit de le dire (rire) ! Je travaille sur un texte... un essai, aussi, sur un roman aussi. a on laissera le moment o le livre sort (rire), la surprise !

C. N. : Les trois livres que vous avez fait paratre, Bas les voiles !, Je viens d’ailleurs et Autoportrait de l’autre, sont trois livres de rvolts, d’insoumis. Est-ce que vous tes une insoumise ?

C. D. : J’espre. Je l’espre pour moi. En tout cas, mes personnages le sont... dans Je viens d’ailleurs, et dans Autoportrait de l’autre. Une femme et un homme, ils sont tous les deux insoumis et rvolts.

C. N. : Vous pensez que c’est fondamental pour un tre humain d’tre insoumis ?

C. D. : Hmm... Oui, je pense. D’ailleurs, c’est un des mots que je dteste, c’est la ’soumission’.

C. N. : Juste une question pour terminer, un peu rituelle... Qu’est-ce que la cration, pour vous aujourd’hui ?

C. D. : C’est la vie.

C. N. : Je vous remercie.

C. D. : Merci vous.

Propos recueillis par Caroline Novarra, transcription Gilles Gouget.

P.-S.

Chahdortt Djavann :

- mémoire : « L’Endoctrinement religieux (analyse des manuels scolaires iraniens) » (EHESS)
- thèse de doctorat « La création littéraire dans la langue de l’autre » (EHESS)

Bibliographie :

- Je viens d’ailleurs (Autrement, 2002) ;
- Bas les Voiles ! (Gallimard, 2003) ;
- Autoportrait de l’autre (Sabine Wespieser éditeur, 2004)


 
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